HISTOIRE DE L'EGLISE DEPUIS SON ORIGINE

ET DES VAUDOIS DU PIÉMONT JUSQU'A NOS JOURS

TOME I

AVEC UN APPENDICE CONTENANT LES PRINCIPAUX ÉCRITS ORIGINAUX DE CETTE ÉGLISE,
UNE DESCRIPTION ET UNE CARTE DES VALLÉES VAUDOISES ACTUELLES,
ET LE PORTRAIT D'HENRI ARNAUD.

par

ANTOINE MONASTIER
DU CANTON DE VAUD, ET ORIGINAIRE DES VALLÉES VAUDOISES DU PIÉMONT.

Si ce dessein est un ouvrage des hommes, il se détruira de lui-même; mais s'il vient de Dieu, vous ne pouvez le détruire; et prenez garde qu'il Ne se trouve que vous ayez fait la guerre à Dieu.
- [ ACTES, V, 38, 39.]

LAUSANNE, CHEZ GEORGES BRIDEL, LIBRAIRE-ÉDITEUR.

1847


TOME PREMIER.
Table des Matières

PREMIÈRE PARTIE: L'HISTOIRE

ÉPÎTRE DÉDICATOIRE
PRÉFACE

1. ÉTAT DE L'ÉGLISE CHRÉTIENNE À L'AVÈNEMENT DE CONSTANTIN.
Grands progrès de l'Évangile durant les trois premiers siècles de l'Histoire de l'Église. - Obstacles que sa prédication rencontre. - Foi pure et vivante des disciples de ce temps. - La constitution primitive de l'Église commence à présenter quelque altération dans l'épiscopat. - Commencement de hiérarchie. - Lieux et nature du service divin. - Altération concernant le baptême et la sainte cène. - Luttes engagées dans l'Église. - Hérésies. - La pure croyance de l'Église triomphe. - Sectes.

2. ALTÉRATION DES DOCTRINES, DU CULTE ET DE LA VIE DE L'ÉGLISE DEPUIS CONSTANTIN.
Aperçu de l'état précédent de l'Église. - La paix dont elle jouit élargit la porte aux altérations. Arianisme. - Pélagianisme. - Luttes et fâcheuses conséquences. La protection de Constantin accordée à l'Église paraît fâcheuse. - Fatale au clergé par le piège attaché aux richesses. - L'Église tombe sous la dépendance de l'empereur. - Il rehausse l'épiscopat. - Évêque de Rome. - Les païens en entrant en foule dans l'Église y apportent leurs superstitions. - Les cérémonies nouvelles s'affermissent avec l'invasion des Barbares. - L'autorité des saintes Écritures affaiblie. - Les doctrines se modifient et s'altèrent, introduction de la messe et de plusieurs erreurs.

3. RÉSISTANCE QUE LES DOCTRINES ET LES CÉRÉMONIES NOUVELLES RENCONTRENT DANS L'ÉGLISE.
Cette résistance se manifeste. - D'où part cette résistance. - Signalée par le pape Célestin dans les Gaules. - Se montre en Lombardie a l'occasion de Vigilance. - Continue en France sous Serenus. - En Germanie. - Épître de Zacharie sur ce point. - Réflexions. - Opposition contre les images sous Charlemagne. - Épiscopat de Claude de Turin. - Notice sur Claude. - Passages de ses écrits. - Nature de son ministère. - Effets de ce ministère pour les Vallées Vaudoises. - Considérations à l'appui. - Témoignages.

4. VESTIGES DE L'ÉGLISE FIDÈLE AUX Xème ET XIème SIÈCLES.
Traces de la lutte que continue l'Église fidèle. - État de la société aux IXe, Xe et XIe siècles. - Le clergé occupé de ses intérêts terrestres. - Ses égarements, son ignorance. - Progrès des superstitions. - Rome et l'Église en proie à l'anarchie. - État du XIe siècle. - Rame et ses efforts pour se relever et étendre sa puissance. - La vérité se conserve à l'écart, oubliée du monde. - Jalons qui servent à indiquer l'existence des Vaudois. - Atto de Verceil, ses écrits. - Réflexions et conséquences. - Damianus. - Radulphe de Saint-Thron. - Vallées Vaudoises. - Bruno d'Asti. - Portée de son témoignage. - Église différente de celle de Rome au nord de l'Italie. - Opinion de Costa de Beauregard.

5. MANIFESTATIONS RELIGIEUSES DU XIème SIÈCLE.
Activité tendant à propager la pure doctrine. - Elle part peut-être des Vallées Vaudoises des Alpes. - Faits à l'appui. - Manifestation d'Orléans, - d'Arras, - de Turin et du château de Montfort, - à Châlons-sur-Marne. - Hérétiques en France, - à Agen, - à Goslar. - Doute sur leurs doctrines. - Accusations absurdes réfutées. - Hérésies. - Leur appréciation. - Sources de ce mouvement religieux. - Histoire de Bérenger de Tours. - Missionnaires vaudois signalés.

6. MANIFESTATIONS RELIGIEUSES DU XIIéme SIÈCLE.
Puissance de la foi. - Écrits des Vaudois signalés. - Pierre de Bruis et Henri. - Champ de leur prédication. - Leur histoire. - Leurs relations entre eux. - Champ d'activité d'Henri. - Arrêté et libéré. - Sa mort. - Succès des deux prédicateurs. - Hérétiques de Périgueux, - de Toulouse. - Dispute de Lombers. - Nouveaux progrès de l'hérésie. - Raymond de Toulouse. - Mention des albigeois. - Doctrine de Pierre de Bruis et d'Henri. - Détails. - Hérétiques le long du Rhin, - à Cologne. - Arnulphe à Rome. - Abailard et Arnaud de Brescia. - Détails sur Arnaud. - Dénominations données aux hérétiques. - Celle de Vaudois ou Valdenses prévaut. - Témoignages de Rainier, - de Bernard de Foncald.

7. ORIGINE DU NOM DE VAUDOIS. Trois étymologies proposées. - Valdenses dérivé à tort de Valdo. - Qui fut Valdo. - Sa personne, - son nom, - son oeuvre, - sa mort. - Valdenses, dérivé de vallis, vallée. - Témoignage d'Eberard, - de Bernard de Foncald. - Étymologie préférable du mot Vaudois. - Cette dernière origine justifiée.

8. LES VAUDOIS DU PIÉMONT AU XIIe SIÈCLE.
Coup-d'oeil en arrière. - Vaudois désignés sous le nom de montani. - Témoignages d'Honorius, - d'Eberard de Béthune, - de Gioffredo; - décret d'Otton IV. - Les pures doctrines conservées. - Circonstance particulière aux Vallées Vaudoises. - Les comtes de Luserne, princes du Saint-Empire. - Armoiries communes. - Conclusion .

9. TRADITION DES VAUDOIS ATTESTANT LEUR ANCIENNETÉ.
Tradition rappelée dans leurs requêtes à leurs souverains. - Celles consignées dans les écrits de leurs adversaires. - Faisceau des temps. - Honorius et Eberard, - Moneta. - Polichdorf. - Rainier qui les nomme léonistes. - Claude de Seyssel. - Tradition commune aux Vaudois de Bohème et d'ailleurs.

10. ÉCRITS DES VAUDOIS.
Écrits originaux des Vaudois. - Recueillis par Léger. - Ceux remis à Perrin. - Leurs caractères généraux. - Écrits dogmatiques, pratiques, polémiques; poésies sacrées. - Leur authenticité. - Ils sont vaudois. - Écrits dans un dialecte de l'ancienne langue romane. - Ancienneté de leur date attestée. - Anonyme. - Pierre-le-Vénérable. - Témoignage de Raynouard. - Noble Leçon. - L'Antéchrist porte sa preuve intrinsèquement. - Objections et réfutations. - Conséquences.

11. CROYANCE DES VAUDOIS.
Source de la foi pour les Vaudois. - Leur règle de foi. - Rejettent toute doctrine humaine. - Leur Confession de Foi. - Questions vaines rejetées. - Croient les vérités du symbole des Apôtres et admettent celui d'Athanase. - Foi en Dieu, Père, Fils et Saint-Esprit. - Chute de l'homme. - La rédemption. - État de l'homme après la mort. - Les sacrements. - Soumis à l'autorité civile. - Leur silence sur l'élection, la prédestination, etc. - Diverses accusations de leurs adversaires examinées. - Conclusion.

12. VIE MORALE ET RELIGIEUSE DES VAUDOIS.
Aperçu général. - Discipline sévère. - Barbes ou pasteurs. - Rapports entre eux. - Synodes. - École des barbes. - Missionnaires. - Instruction des enfants. - Correction fraternelle. - Peines ecclésiastiques. - Renoncement aux cabarets et aux danses. - Connaissance de la Bible. - Témoignage de Rainier. - Effets de cette étude. - - Moralité, témoignage de Rainier, - de saint Bernard, - de Claude de Seyssel, - de Thou, - de Botta. - Conclusion.

13. ZÈLE MISSIONNAIRE ET PROSÉLYTISME DES ANCIENS VAUDOIS.
Source et cause de ce caractère. - Témoignage de Bernard de Foncald - d'un anonyme sur cet esprit de prosélytisme. - Exemples. - Témoignages. - Bernard de Foncald. - Mapée. - Rainier, passage remarquable. - Eckbert. - Planta. - Sur des prêtres inconnus et acéphales.

14. CROISADES DE L'INQUISITION CATHOLIQUE CONTRE LES VAUDOIS, CATHARES ET ALBIGEOIS AU XIIIe SIÈCLE.
Vaudois répandus en divers lieux, - en France, - en Allemagne et en Italie ; - en Autriche et en Bohème. - La persécution générale se prépare. - Décret d'Otton IV en Piémont; - du comte Thomas. - Contre les albigeois en France. - Moyens de conversion. - Conseil de Dominique. - Disputes publiques. - Excommunication de Raymond de Toulouse. - Croisades. - Dominique. - L'inquisition inventée, approuvée. - Ce tribunal établi, - en divers lieux. - Seconde croisade; - troisième. - L'hérésie reparaît. - Nouvelles menées. - Succès des Dominicains ou de l'Inquisition, - contre les Vaudois d'Allemagne. - Echard persécuteur converti.

15. LES VAUDOIS REFOULÉS DANS LES ALPES FONDENT DES COLONIES.
Effet des persécutions précédentes. - Dans leur fuite, les Vaudois se dirigent vers les Vallées. - Les Églises vaudoises encombrées. - Colonies dans la Pouille et la Calabre. - Preuves et documents. - Situation des colonies. - Prospérité. - Agrandissement. - À quelle occasion. - Leurs relations avec les Vallées. - Vaudois répandus en Italie visités. - Nouvelles colonies en Provence. - Les Vaudois encore nombreux, - menacés dans les Vallées.

16. PREMIÈRES PERSÉCUTIONS CONNUES CONTRE LES VAUDOIS DU PIÉMONT, AUX XIVème ET XVéme SIÈCLES. Le nombre des Vaudois en Dauphiné et en Piémont. - L'inquisition à l'oeuvre. - Effets. - Persécution sous Clément VI. - Trop lente au gré de Grégoire XI. - Représailles des Vaudois. - La persécution continue. - Borelli contre Suse et val Pragela. - Ravages. - Persécution de Veleti. - Vaudois brûlés à Coni. - Ordres de lolanta. Martyrs. - Croisade de Capitaneis. - Préparatifs. - Marche suivie. - Attaque contre les Vallées. - Résultats. - Paix accordée par Charles II. - Vaudois de la vallée du Pô, persécutés en 1500.

17. LES VAUDOIS ET LA RÉFORME AU COMMENCEMENT DU XVIème SIÈCLE.
Petit nombre des Vaudois. - Réduits à se cacher, ou à dissimuler. - Au comble du mal, la réforme éclate. - Coup-d'oeil sur la réforme. - Empressement des Vaudois à s'en enquérir. - Martin, du val Luserne. - Morel de Mérindol et Masson de Bourgogne en Suisse et en Allemagne. - Écrit qui rend compte de l'état des Vaudois. - Conseils demandés. Réponse touchante et bienveillante d'OEcolampade. - Bucer et Capiton visités. - Sympathie et accord des réformés avec les Vaudois. - Retour des deux Vaudois, Masson martyr. - Réponse des réformateurs examinée avec soin. - Synode d'Angrogne, en 1532, pour en délibérer. - Décision du synode. - Décision sur le service public ; toute dissimulation flétrie. - Dissentiment. - Relation entre les Vaudois et les Églises de Bohème et de Moravie.

18. EFFETS PROCHAINS DE L'UNION DE L'ÉGLISE VAUDOISE AVEC CELLE DE LA RÉFORME.
Retour de la persécution en Provence (Vaudois du Luberon), - celle de Bersour en Piémont. - Martyr. - Cessation de la persécution. - Martin Gonin martyr. - La première Bible en français imprimée aux frais des Vaudois, à Neuchâtel. - Zèle pour le service divin en public. - L'usage de la langue française succède à la langue vaudoise. - Occupation du Piémont par la France plutôt favorable à la cause vaudoise. - Plaintes de Belvédère. - Persécution des Vaudois de Provence. - Leur destruction enfin. - État assez tranquille des Vaudois du Piémont. - Temples construits aux Vallées. - Plusieurs martyrs à Chambéry. - Danger couru par deux pasteurs. - Plusieurs pasteurs arrivent aux Vallées, défi de dispute. - Tentatives du parlement de Turin contre les Vaudois. - Baronius. - Sartoire et Varaille martyrs, un troisième échappe. - Nouvelles menaces contre les Vaudois sans effet. - Démarches en leur faveur.

19. LES VAUDOIS RENTRÉS SOUS LA DOMINATION DE LEUR PRINCE LÉGITIME SONT PERSÉCUTÉS AVEC LA DERNIÈRE RIGUEUR.
Retour des Vaudois sous la domination de Savoie. - Emmanuel-Philibert, sollicité, publie un édit de persécution, en 1560. - L'Inquisition sévit dans la plaine. - Martyrs à Carignan, à Méane, à Barcelonnette. - Démarches des Vaudois. - Cruautés. - Commissaires du duc aux Vallées. - Les moines de l'Abbadie et leurs victimes. - Concession momentanée du duc. - Mission de Poussevin. - Dispute publique. - Dernières démarches. - Préparatifs de défense. - Le comte de la Trinité aux Vallées, avec une armée, recourt à la ruse, éloigne les notables. - Oppression croissante. - Alliance avec le va] Cluson. - Les Vaudois attaqués à réitérée fois, dans leur refuge du Pradutour, toujours vainqueurs. - Trêve. - Signature du traité de paix ; base des relations futures des Vaudois avec leur souverain.

20. DESTRUCTION DES COLONIES VAUDOISES DE LA POUILLE ET DE LA CALABRE.
État des colonies. - Influence de la réforme. - Demande d'un pasteur à Genève. - Envoi et travaux fructueux de Pascal. - Persécution. - Surprises. - Supplices affreux. - Anéantissement des colonies. - Martyre de Pascal.

21. LES BIENFAITS DE LA PAIX ACCOMPAGNÉS DE GRANDES MISÈRES.
Les Vallées dans la misère secourues. - Tracasseries de la part des prêtres. - Ordre injuste. - Intrigues. - Les Vallées sous le gouverneur Castrocaro. - Ambassade des princes Palatin et de Saxe. - Persécution dans le marquisat de Saluces. - La Saint-Barthélemi; attaque du val Pérouse. - Mort de la bonne duchesse Marguerite. - Règne de Charles-Emmanuel. - Les Vallées sous la domination française. - Leur retour sous celle de Savoie. - Moyens employés pour entraîner les Vaudois au Papisme. - Les bannis. - Martyre de Coupin. - Les milices vaudoises en campagne. - Amende au sujet de cimetières. - Le val Pérouse occupé par les troupes du duc. - Menées de l'inquisition. - Rapt d'enfants. - Les Vaudois à leurs frontières. - Essai infructueux d'établir les moines et la messe dans les communes vaudoises. - Invasion des Français en Piémont. Une terrible maladie emporte la moitié de la population.

22. LES VAUDOIS, CALOMNIÉS À LA COUR, SONT MAL VUS ET MAL MENÉS.
Griefs injustes élevés contre eux. - Lettres patentes refusées. - Expulsion complète et définitive des Vaudois de la vallée du Pô. - Disputes avec les prêtres. - Conseil pour la propagation de la foi et l'extirpation des hérétiques. - Coups montés découverts à temps.


ÉPITRE DÉDICATOIRE

PROTECTEURS et BIENFAITEURS des Vaudois ! PRINCES, MAGISTRATS et CHRÉTIENS de toute dénomination, de tout rang, de tout ordre, de toute condition et de tout sexe, Qui, par une dispensation bénie de la Providence et reflet d'une éclatante charité chrétienne, AVEZ concouru durant des siècles, et Qui concourez encore à la conservation du faible résidu des Vaudois du Piémont!

Qu'il soit permis au faible et humble auteur de cette histoire, enfant lui-même de l'Eglise vaudoise dont il fait connaître quelque chose des étonnantes vicissitudes, qu'il lui soit permis de se faire l'interprète des sentiments qui animent cette chétive population reconnaissante envers ses CHARITABLES PROTECTEURS et BIENFAITEURS; qu'il lui soit permis de se faire l'écho des bénédictions et des prières qui partent incessamment, en LEUR FAVEUR, des coeurs de ces hommes simples et obscurs, qui vivent encore sous la croix, entourés de pièges, de séductions et de dangers, contre les intentions bienveillantes de leur SOUVERAIN respecté et bien-aimé.

Que la mémoire de ces PUISSANTS, GLORIEUX et CHARITABLES PROTECTEURS et BIENFAITEURS, qui sont entrés dans leur repos, soit en bénédiction à jamais!

Que les plus précieuses bénédictions temporelles et éternelles de notre GRAND DIEU et SAUVEUR JÉSUS-CHRIST, continuent à reposer abondamment sur CEUX qui vivent, sur leurs ENFANTS et sur leurs DESCENDANTS, jusqu'aux générations les plus reculées!

Ces sentiments et ces voeux, bien faible marque de leur reconnaissance, animent véritablement les Coeurs des Vaudois des Alpes du Piémont envers leurs GÉNÉREUX PROTECTEURS et BIENFAITEURS passés et actuels, comme les partage et les exprime, avec un profond respect, l'un d'eux au nom de tous.

ANT. MONASTIER, Pasteur.
Lausanne, le 17 octobre 1846.

PREFACE

Pour démontrer leur rapport étroit avec l'Eglise primitive fondée par les apôtres, pour établir leur droit à se nommer Eglise fidèle, et même à se regarder comme formant la vraie Eglise du Seigneur Jésus-Christ sur la terre, les Eglises évangéliques s'appuient sur la conformité de leurs dogmes, de leur culte et de leur vie intérieure avec le tableau que le Nouveau-Testament nous trace de l'Eglise primitive, et avec les prescriptions, directions et révélations qu'enseigne. cette même Parole. Cet argument interne est en effet le plus important dans la question ; il a une force irrésistible; à lui seul il suffit.

Cependant, il est un argument externe qui, sans être concluant, a une certaine valeur, et qui, au dire des ennemis des Eglises évangéliques, leur manquerait tout-à-fait, c'est l'ancienneté d'existence. - Vous n'êtes que d'hier, leur crie l'Eglise romaine d'un ton d'ironie et de triomphe. Vous avez quitté l'Eglise mère par une révolution que vous appelez pompeusement une réformation; mais si la vérité était de votre côté, elle serait bien jeune .... ! Un peu plus de trois cents ans de vie est un titre bien récent, quand il s'agit de prétentions à posséder la vérité éternelle. Pour oser lutter avec Rome, il vous faudrait ce qu'elle possède et qui vous fait défaut, une origine ancienne et vénérable. - Mais cet attribut de la vérité ne manque pas aussi complètement aux Eglises évangéliques qu'il pourrait sembler d'abord. L'Eglise vaudoise est le lien qui les unit à la primitive. Par son moyen, elles établissent l'existence antérieure de leur constitution, de leur doctrine et de leur culte à celle des idolâtries et des erreurs papistes. Tel est aussi le but de l'écrit que nous livrons au public. Il est destiné à prouver, par le fait de l'existence non interrompue de l'Eglise vaudoise, la perpétuité de l'Eglise primitive, représentée aujourd'hui non-seulement par l'Eglise des Vallées Vaudoises du Piémont, mais encore par toutes ses soeurs les Eglises évangéliques, fondées sur l'unique Parole de Dieu.

En écrivant cet ouvrage sur une partie essentielle de l'histoire ecclésiastique, son auteur a eu en vue la gloire de son Sauveur. Il estime que, quelque humbles et chétifs qu'aient été aux yeux du monde ces Vaudois, oubliés des uns, méprisés, haïs et persécutés des autres, leur histoire met en évidence et offre à l'imitation des fidèles quelques-uns des caractères essentiels des vrais disciples de Jésus-Christ : la foi, la fidélité, l'humilité, le détachement du monde, la persévérance et la résignation dans les plus douloureuses épreuves.Il croit aussi que le développement de cette histoire démontrera la fidélité du Seigneur pour les humbles de son Eglise, la sagesse de ses plans et de ses soins en leur faveur, la puissance qu'il déploie au jour dans lequel il veut les délivrer, et les consolations efficaces qu'il leur accorde dans leurs épreuves. On remarquera enfin, espère-t-il, que le chef de l'Eglise a accompli la promesse qu'il avait faite, que les portes de l'enfer ne prévaudraient point contre elle ; et que, dans cette histoire de la conservation de la vérité évangélique au milieu des ténèbres, on reconnaîtra, a sa gloire, que Dieu a choisi les choses folles du monde pour confondre les sages; que Dieu a choisi les choses faibles du monde pour confondre les fortes, et que Dieu a choisi les choses viles du monde, et les plus méprisées, même celles qui ne sont point, pour anéantir celles qui sont 1 Cor., 1, 27 et 28 ).

L'auteur de cet écrit ne se flatte pas d'avoir produit un ouvrage parfait, le sujet étant difficile surtout en ce qui concerne les temps anciens. La matière à consulter était immense : des réticences continuelles, ou des jugements partiaux et des récits incomplets voilaient à chaque pas la vérité dans les écrits catholiques. Cependant, il estime avoir signalé quelques nouveaux faits d'une haute importance, et surtout avoir mis sur la route d'une démonstration satisfaisante de l'antique origine de l'Eglise vaudoise.

Ce travail a été fait avec amour. Vaudois par sa naissance, par ses affections, par tous ses souvenirs, Vaudois enfin, il l'espère, par sa foi, l'auteur a consacré plus de dix années à mettre à l'oeuvre le souhait de sa vie, la composition d'une histoire abrégée de l'Eglise vaudoise. Pour la rédaction, et en ce qui concerne la forme, il a réclamé le concours de celui de ses chers fils qui est son aide habituel dans ses fonctions pastorales.

Puisse ce faible écrit contribuer à la gloire de notre grand Dieu et de notre Sauveur Jésus-Christ ! Amen.


HISTOIRE DE L'EGLISE VAUDOIS - TOME PREMIER

CHAPITRE I.
ÉTAT DE L'ÉGLISE CHRÉTIENNE A L'AVÈNEMENT DE CONSTANTIN AU TRÔNE IMPÉRIAL.

Grands progrès de l'Evangile durant les trois premiers siècles de l'Eglise. - Obstacles que sa prédication rencontre. - Foi pure et vivante des disciples de ce temps. - La constitution primitive de l'Eglise commence à présenter quelque altération dans l'épiscopat. - Commencement de hiérarchie. - Lieux et nature du service divin. - Altération concernant le baptême et la sainte cène. - Luttes engagées dans l'Eglise. - Hérésies. - La pure croyance de l'Eglise triomphe. - Sectes.

Trois siècles ne s'étaient pas écoulés depuis la mort et la résurrection du Sauveur des hommes, que déjà la bonne nouvelle du salut qu'il nous a acquis avait été annoncée dans toutes les provinces de l'Empire Romain, et reçue avec joie par une partie considérable des populations. La foi en Jésus, Fils du Dieu vivant, était proclamée des rivages de la mer Rouge à ceux de l'Océan, des bords du Nil à ceux de l'Ebre, du Rhône, du Rhin, du Danube et de l'Euphrate, dans toutes les contrées que baignent les eaux de la Méditerranée, jusqu'au fond des vallées reculées des monts Ibériens, des Alpes, de l'Hémus et de l'Atlas, et surtout dans toutes les villes semées sur cet immense territoire.

Ce n'était pas sans lutte, ni sans souffrance pour ses sectateurs, que, la religion Chrétienne s'était étendue de proche en proche. Ses progrès avaient successivement irrité et alarmé les amis des traditions nationales, des moeurs relâchées et du culte des faux dieux, ainsi que le gouvernement soupçonneux et tyrannique des empereurs romains. Les chrétiens, bientôt considérés comme les ennemis de leur patrie et comme des rebelles, avaient été exposés aux plus terribles persécutions. Le fer, le feu, des instruments de torture, et la dent des bêtes féroces dans les amphithéâtres en avaient moissonné des milliers et des centaines de milliers. Mais, comme le grain qui ne tombe en terre que pour se décupler, le sang des martyrs était devenu la semence de l'Eglise, la foi des confesseurs du nom de Christ parlait au coeur, et gagnait bien plus d'âmes à son service que la terreur des supplices n'en éloignait.

Durant ces trois premiers siècles, l'Eglise n'avait guère compté que des hommes persuadés de la vérité de ses dogmes, et honorant par une vie pure, sainte et dévouée, les vertus de celui qui les avait appelés des ténèbres à sa merveilleuse lumière. Le mépris et la haine, dont les chrétiens étaient l'objet de la part des païens, les préservaient en général de l'alliance pernicieuse des vicieux et des indifférents, et, rompant les liens qui auraient pu les attacher encore à un monde séducteur, purifiaient leur foi et les unissaient toujours plus entre eux et à leur Sauveur.

L'Eglise, dans sa constitution même, était, à peu de chose près, restée telle qu'au temps des apôtres. Tout fidèle était membre actif de l'assemblée, et celle-ci était dirigée par un ou plusieurs pasteurs, chargés en particulier de prêcher la Parole et de veiller sur les âmes. Le pasteur dune communauté chrétienne ou l'un d'eux, s'ils étaient plusieurs, portait aussi le nom particulier d'évêque, c'est-à-dire d'inspecteur, à cause de l'inspection qu'il devait exercer sur tous les membres de son troupeau et de l'influence qu'on accordait à sa piété et à son exemple. Mais, bien que cet honneur, dont l'évêque jouissait, l'exposât à plus de danger de la part des païens dans les persécutions, l'on put remarquer que plusieurs de ceux qui avaient reçu cette charge n'avaient pas échappé tout-à-fait aux séductions de l'orgueil et de l'ambition. Les pasteurs des Eglises un peu considérables avaient obtenu ou préféré de bonne heure le titre d'évêque à celui d'ancien, et s'étaient facilement arrogé une suprématie sur leurs collaborateurs dans l'oeuvre du ministère. A la fraternité des apôtres pour leurs compagnons d'oeuvre, d'un saint Paul pour Sylvain et Timothée, succéda bientôt une hiérarchie dangereuse. Cependant l'atteinte que cette tendance aurait pu porter à la liberté et à la fraternité chrétiennes, qui brillaient alors avec tant d'éclat, avait été considérablement diminuée par l'activité que la position difficile de l'Eglise, au milieu des païens, imposait à chaque fidèle.

Un autre danger intérieur avait aussi menacé l'Eglise dans sa constitution et sa vie, à cette époque cependant si bénie; savoir : la prééminence que les évêques d'Antioche, d'Alexandrie, de Carthage et de Rome, avaient acquise sur les autres évêques, et l'abus qu'ils avaient fait souvent de la déférence qui leur était accordée par honneur. L'évêque de Rome surtout avait plusieurs fois réclamé la préséance sur tous les autres évêques, et même aspiré à une certaine autorité en matière religieuse. Mais ces prétentions avaient rencontré de la résistance dans la rivalité des autres Eglises apostoliques ou métropolitaines, et dans l'indépendance de la vie chrétienne.

Le culte avait conservé sa simplicité des premiers temps.
Il avait lieu dans des édifices particuliers, et souvent en secret, ou dans des solitudes. Quelques temples avaient cependant été construits à la fin du IVème siècle. Des prières, des chants, la lecture et la prédication de la Parole de Dieu et la célébration de la cène étaient les actes ordinaires du service divin. Les chrétiens, témoins des pompes païennes, et ayant l'idolâtrie en abomination, avaient exclu des lieux de leurs réunions toute image, et de leur culte toute vaine cérémonie. Cependant quelques pratiques, comme l'emploi de vêtements blancs, l'onction et la présence de parrains, s'étaient introduites dans l'administration du baptême, et la sainte cène, célébrée en souvenir de ceux qui étaient morts au Seigneur et en signe de communion perpétuelle avec eux, avait quelquefois dégénéré en cérémonie à leur profit.

En ce qui concerne la doctrine, l'Eglise avait eu déjà de grandes luttes à soutenir au-dehors et au-dedans; au-dehors, contre les attaques des philosophes païens et de quelques juifs, et surtout au-dedans, contre les erreurs propagées souvent par des hommes pieux, mais dominés par quelque idée fixe, par quelque opinion particulière, non conforme à la vraie foi, selon la croyance de l'Eglise. De partisans isolés d'une doctrine nouvelle, ils étaient rapidement devenus chefs de secte par l'entraînement que leurs talents, leur persuasion, l'étrangeté même de leurs enseignements, opéraient sur les hommes dont la tournure d'esprit, la tendance ou les circonstances étaient semblables aux leurs. Des divergences de doctrines, les hérésies, la formation des sectes au sein de l'Eglise visible ne doivent pas étonner ceux qui savent qu'une imagination ardente, une raison orgueilleuse et des préoccupations particulières obscurcissent la vérité, et que la profession de l'Evangile n'a pas toujours guéri de ces dispositions malheureuses ceux qui, voulant être quelque chose, ne consentent pas à se regarder comme des pauvres en esprit. Ne nous étonnons donc point que l'Eglise chrétienne des trois premiers siècles ait eu à défendre la vérité contre des hérésies nées et soutenues dans son sein. Réjouissons-nous seulement de ses victoires; car, vivifiée d'en haut par son divin chef, à qui elle s'était adressée avec foi, dans ses douleurs et dans ses combats, comme dans ses jours de prospérité, elle avait retenu dans la foi et l'amour qui est en Jésus-Christ le modèle des saines doctrines; elle avait gardé le bon dépôt.

Le formalisme et l'ascétisme des ébionites, les efforts des gnostiques pour transporter l'âme agitée au-dessus des limites naturelles de ce monde, leur prétention de tout expliquer, et leurs spéculations ambitieuses avaient cédé, ainsi que le dualisme des manichéens, à la puissance de la foi simple en Jésus-Christ et de la vie chrétienne que celle-ci opère. Réduites à l'état de sectes, elles servirent a prémunir les fidèles contre les dangers des excursions de l'esprit hors des limites posées par la Parole écrite.

CHAPITRE II.
ALTÉRATION DES DOCTRINES, DU CULTE ET DE LA VIE DE L'EGLISE DEPUIS CONSTANTIN.

Aperçu de l'état précédent de l'Eglise. - La paix dont elle jouit élargit la porte aux altérations. - Arianisme. - Pélagianisme - Luttes et fâcheuses conséquences. - La protection de Constantin accordée à l'Eglise paraît fâcheuse. - Fatale au clergé par le piège attaché aux richesses. - L'Eglise tombe sous la dépendance de l'empereur. - Il rehausse l'épiscopat. - Evêque de Rome. - Les païens en entrant en foule dans l'Eglise y apportent leurs superstitions. - Les cérémonies nouvelles s'affermissent avec l'invasion des Barbares. - L'autorité des saintes Ecritures affaiblie. - Les doctrines se modifient et s'altèrent, introduction de la messe et de plusieurs erreurs.

Les germes d'un grand nombre d'erreurs avaient pu être remarqués dans la période précédente, mais ils avaient été comprimés et arrêtés dans leur essor, d'un côté par l'abondance des plantes saines, vigoureuses et fructifiantes qui couvraient le sol de l'Eglise, de l'autre par le peu de place et de temps que les persécutions incessantes laissaient aux esprits étroits ou ambitieux pour former et propager leurs doctrines.

Mais un temps de paix extérieure étant venu pour l'Eglise, de nombreux avantages temporels lui ayant été accordés, la vie chrétienne, la saine doctrine et le service divin s'altérèrent. Arius, prêtre d'Alexandrie, vers l'an 318 à 321, émit un système de doctrine qui ébranle l'Evangile par sa base, en niant la divinité de Christ et en ne reconnaissant en lui que la première et la plus excellente des créatures de Dieu. Dès son origine, cette hérésie qui réduit la foi à fort peu de chose, et qui met à l'aise l'esprit humain, fut accueillie par plusieurs avec empressement. Condamnée au concile de Nicée, victorieuse sous Constance, combattue de nouveau et avec succès par la fidélité chrétienne, elle vit néanmoins ses principes adoptés par de nombreuses fractions de l'Eglise. Professée dans la suite par les Wisigoths, les Vandales, les Suèves et les Bourguignons, elle envahit l'Italie, la Grèce, la Gaule, l'Espagne et l'Afrique.

A côté de beaucoup d'autres erreurs, qu'on ne peut mentionner ici, en surgit une, l'an 412, dont les effets ne furent pas moins funestes que ceux de l'arianisme. C'est la doctrine de Pélage, moine breton, sur le libre arbitre, accordant à tout homme la liberté de se déterminer pour le bien aussi facilement que pour le mal, et ne voyant dans l'empire du péché qu'une habitude à laquelle la volonté peut se soustraire. Doctrine qui, en élevant les forces de l'homme, et en niant son incapacité pour le salut, anéantit, ou du moins affaiblit considérablement le dogme de la rédemption par Jésus-Christ, méconnaît la régénération et présente sous un faux jour la sanctification. Ce système, un peu adouci et coloré d'une apparence plus chrétienne, trouva bien des partisans, malgré la puissance de foi avec laquelle Augustin, évêque d'Hippone, le combattit, et le mérite des oeuvres qu'il favorisait se glissa insensiblement dans les doctrines d'un grand nombre d'Eglises, surtout en Orient et en France.

Des discussions sans fin, des luttes déplorables, dans la plupart des Eglises et entre les diverses Eglises, furent le résultat de toutes les doctrines nouvelles. Est-il besoin d'ajouter que la vraie foi déchut nécessairement et apparut toujours moins vive et surtout toujours plus rare.

Un grand événement influa puissamment sur les destinées de l'Eglise, c'est la protection qu'un empereur, Constantin-le-Grand, accorda aux chrétiens et la position qu'il fit au christianisme, soit en le substituant au paganisme, soit en le déclarant religion de l'Etat. Si certains avantages, tels que la liberté du culte et le repos ont été dès-lors acquis aux chrétiens, on ne saurait cependant nier que de grands maux n'en aient été la conséquence.

Favorisés par l'empereur, mis en possession des temples païens, des honneurs accordés précédemment aux prêtres idolâtres et de leur crédit, comblés de richesses, les évêques furent bientôt exposés à toutes les tentations de l'ambition, de l'amour du monde et de l'autorité. Chaque fonctionnaire de l'Eglise, suivant leurs traces, vit sa considération s'accroître par les avantages extérieurs qui lui étaient faits, et comme ses chefs, il songea à en jouir. La distinction entre les ecclésiastiques et les simples membres de rassemblée s'établit toujours plus. Les dignitaires adoptèrent un costume particulier. La simplicité et l'humilité cédèrent la place à la vanité, à l'ambition et à l'orgueil. La carrière ecclésiastique fat suivie par un grand nombre, en vue des avantages terrestres qui y étaient attachés (1).

Un autre mal bien grand aussi, qui résulta de la nouvelle position faite à l'Eglise par la protection de l'empereur, fût cette protection même. Car, accepter un protecteur, c'est reconnaître la dépendance où l'on est de lui (2). on croit avoir gagné un appui et l'on s'est courbé sous le joug. L'Eglise chrétienne s'en aperçut bientôt. Les empereurs intervinrent dans le choix des évêques des métropoles, s'assurèrent leur soumission, et plus d'une fois, par le nombre de leurs créatures, influèrent sur les décisions des conciles.

En retour des avantages que les empereurs retiraient de la soumission des évêques de Rome, on les vit soutenir les prétentions de ceux-ci à la prééminence sur tous les autres évêques et leur faciliter la victoire. Par leur concours, les évêques de Rome se firent reconnaître leur titre et leur prétention de papes ou de pères des chrétiens.

Le culte se ressentit aussi de cette substitution du christianisme au paganisme comme religion de l'Etat. Le peuple idolâtre qui, cédant à la force des choses, avait fait profession de l'Evangile, avait apporté dans l'Eglise ses superstitions avec lui. On crut devoir lui concéder quelque chose. On orna les temples; on revint à la magnificence et à la pompe des anciens cultes lévitique et païen, auxquels on emprunta des emblèmes, des images, des statues, des costumes, des autels, des vases sacrés et des cérémonies (3).

Avec les invasions des Barbares, se consolida toujours davantage ce culte cérémoniel. On crut que ces peuples ignorants et grossiers, la terreur de la civilisation, et aussi nombreux que les arbres des forêts, ne pourraient être adoucis par la prédication de l'Evangile, et que le seul moyen pacifique de leur en imposer et de les émouvoir était l'éclat des cérémonies d'un culte pompeux.

Une fois sur cette voie, sous l'empire de toutes ces causes réunies, dans un temps de troubles politiques qui paralysaient la réflexion et l'action du nombre toujours petit des hommes pieux, s'affermit et se développa ce culte idolâtre qui a envahi l'Eglise latine ou romaine et s'est perpétué jusqu'à aujourd'hui.

L'autorité de la sainte Ecriture fat affaiblie par l'intrusion des livres apocryphes dans le canon des écrits inspirés, par la considération et la valeur croissante que l'on accorda aux opinions des pères de l'Eglise, ou anciens écrivains ecclésiastiques, par les prétentions des conciles à fixer le sens du texte sacré d'une manière exclusive., et enfin par l'usurpation du pouvoir spirituel par les papes, en leur prétendue qualité de successeurs de saint Pierre et de saint Paul.

Les bases de la foi étant déplacées, les doctrines de l'Eglise se modifièrent toujours plus et un culte arbitraire succéda au service en esprit et en vérité. L'histoire de ces changements ne nous occupera pas; ils n'appartiennent qu'indirectement à notre récit, savoir par la résistance que les fidèles y opposèrent. Il suffira donc, pour l'intelligence des événements subséquents, de rappeler que le culte des images fut généralement introduit et devint une partie essentielle de la religion romaine. La messe, destinée à rappeler le sacrifice du Sauveur, devint peu à peu elle-même au prétendu sacrifice, mais non sanglant, du corps de Christ pour la rémission des péchés des vivants et des morts. Vingt papes peut-être ont élaboré le canon de la messe, et imaginé quelques formes nouvelles, quelques adjonctions à son cérémonial. Une fois en si bon chemin, pourquoi se serait-on arrêté? On inventa le purgatoire, les indulgences, les pénitences de commande, les vigiles, les longs jeûnes, le carême, les dispenses, la confession auriculaire, l'extrême-onction, l'absolution et les messes pour les morts; tout autant de moyens d'enlacer les âmes et de les maintenir dans une funeste sécurité, aussi bien que d'attirer à l'Eglise une autorité effrayante et des richesses sans bornes.

Enfin, par la doctrine de la présence réelle de Jésus-Christ dans le sacrement de la cène et l'adoration de l'hostie, l'Eglise retomba dans l'idolâtrie. Formée des débris du formalisme juif, des superstitions du paganisme, de lambeaux défigurés de l'Evangile et des spéculations ou rêveries humaines, l'Eglise latine catholique, apostolique et romaine a été en laborieux travail d'enfantement durant dix à douze siècles pour rassembler, coordonner, raccommoder et assujettir cette bigarrure et cette variété, qu'elle a décorée de la qualification prétentieuse d'une et infaillible.

(1) Pour comprendre comment la puissance de l'épiscopat s'est établie et ancrée, et comment a pu s'organiser la hiérarchie telle qu'elle est dans l'Eglise Catholique Romaine, il faut lire le comte Beugnot ou le comte A. de Saint-Priest, qui expliquent comment, après le patronage accordé à l'Eglise par Constantin, le patriciat romain a peu à peu envahi l'épiscopat, a ainsi affermi sa prééminence dans l'Eglise et dans l'Etat, et a jeté les fondements de la hiérarchie catholique. (V. Semeur, t. XIV, No 33, p. 258 à 261.)
(2) Un autre mal très-funeste attaché à une telle protection, c'est qu'on est entraîné à protéger par les armes charnelles ce qui est entièrement du ressort des armes spirituelles, comme la foi, etc.
(3) La croix adoptée pour étendard devint promptement un objet de culte, comme l'était pour le soldat romain son drapeau.

CHAPITRE III.
RÉSISTANCE QUE LES DOCTRINES ET LES CÉRÉMONIES NOUVELLES RENCONTRENT DANS L'ÉGLISE.

Cette résistance se manifeste. - D'où part cette résistance. - Signalée par le pape Célestin dans les Gaules. - Se montre en Lombardie à l'occasion de Vigilance. - Continue en France sous Serenus. - En Germanie. - Epître de Zacharie sur ce point. - Réflexions. - Opposition contre les images sous Charlemagne. - Épiscopat de Claude de Turin. - Notice sur Claude de Turin. - Passages de ses écrits. - Nature du ministère de Claude de Turin. - Effets de ce ministère pour les Vallées Vaudoises. - Considérations. à l'appui. - Témoignages.

L'Église chrétienne n'abandonna pas le droit sentier de la saine doctrine, la pureté et la simplicité de la vie cachée avec Christ, sans une longue résistance de la partie saine de ses membres. Qui racontera tous les efforts faits pour détourner un si grand malheur? Qui dira tout ce qui fut tenté pour empêcher un tel naufrage, pour arrêter une si grande ruine? Les documents sur ce point arrivés jusqu'à nous sont peu nombreux. Ils ne nous sont parvenus que par l'entremise du parti vainqueur. Nous sommes réduits à glaner dans son champ les quelques épis qu'il n'a pu soustraire à nos regards. Et souvent, nous devons l'avouer, nous ne trouvons qu'une place vide, où nous eussions aimé à recueillir une gerbe.

La résistance aux envahissements des erreurs de tout genre, partit souvent des rangs supérieurs de l'Église, mais plus souvent encore des rangs inférieurs. On la vit se former dans, des assemblées d'évêques, comme aussi dans le sein des congrégations et dans le coeur de simples prêtres ou d'humbles fidèles.
Le pape Célestin I, écrivant aux évêques des provinces Viennoise et Narbonnaise dans les Gaules, entre l'an 423 et 432, se plaint à eux de la permission qu'ils accordaient à des prêtres étrangers de prêcher à leur gré et d'agiter des questions indisciplinées qui amenaient des discussions dans l'Église (1). Il affecte de ne pas préciser l'objet de sa plainte. Cependant la fin de sa lettre fait comprendre qu'il est question des saints, et que les prédicateurs qu'il a en vue ne sont pas favorables aux erreurs propagées sur cette doctrine. Voici ses expressions: « Cependant, dit-il, nous ne devons pas nous » étonner s'ils osent de telles choses envers les vivants, » ceux qui s'efforcent de détruire la mémoire de nos frères maintenant dans le repos. » De ce fait on peut conclure, il nous semble, que les Églises des Gaules n'étaient pas alors favorables aux images et à l'invocation des saints, et qu'un nombre considérable de prêtres résistaient courageusement à l'envahissement de cette fausse doctrine. (Delectus Actorum, etc., t. 1, p. 177-178.)
Vers ce même temps, à la fin du IVe siècle, un nouveau fait, en confirmant l'état de l'Église des Gaules, nous apprend que la Lombardie avait aussi ses fidèles opposés à la cause des images et aux autres nouveautés. Vigilance (ou Vigilantius), homme instruit, quoique saint Jérôme avance le contraire, originaire de Comminge en Aquitaine, était prêtre et en avait exercé les fonctions à Barcelone ou dans le voisinage. Ayant fait un en Orient, il s'y trouva en présence de saint Jérôme, solitaire célèbre. Ce fut vainement que le cénobite essaya de convaincre Vigilance et de lui taire approuver ses opinions sur les reliques, les saints, les images, les prières qu'on leur adressait, les cierges que l'on tenait allumés sur les tombeaux, les pèlerinages, les jeûnes, le célibat des prêtres, la vie solitaire, etc., Vigilance resta inébranlable. Il paraît qu'à son retour, ce prêtre opposé aux nouvelles doctrines se fixa en Lombardie, on pourrait même croire vers les Alpes Cottiennes (2), où il trouva un refuge. C'est saint Jérôme lui-même qui nous l'apprend dans une de ses lettres à Ripaire. « J'ai vu, dit-il, il y a quelque temps, ce monstre appelé, Vigilance. J'ai voulu, par des passages des saintes Ecritures, enchaîner ce furibond, comme avec les liens que conseille Hippocrate mais il est parti, il s'est retiré, il s'est précipité, il s'est évadé, et depuis l'espace qui est entre les Alpes où a régné Cottus et les flots de l'Adriatique, il a crié jusqu'à moi, O crime! il a trouvé des évêques complices de sa scélératesse. » (Hieronimus ad Riparium, contra Vigilantium, t. II, p. 158, etc.)

On le voit par ce passage, les évêques de la Lombardie avaient approuvé Vigilance, et, comme lui, s'opposaient à l'introduction des erreurs mentionnées plus haut. En Lombardie, il le paraît, des Églises nombreuses avaient donc conservé plus ou moins la saine doctrine.

La longue et persévérante résistance d'une partie de l'Eglise aux empiétements des erreurs de l'Eglise romaine est si peu douteuse, que nous voyons, à la fin du VI" siècle, Serenus, évêque de Marseille, bannir avec succès les images de son diocèse. Nous l'apprenons par une lettre de Grégoire-le-Grand, qui fût pape de l'an 590 à l'an 604: « Nous avons appris, lui écrit-il, qu'animé d'un zèle inconsidéré, vous avez brisé les images des saints, sous le prétexte qu'on ne devait pas les adorer. A la vérité, nous vous aurions entièrement approuvé, si vous aviez défendu de les adorer; mais nous vous blâmons de les avoir brisées.... Car autre chose est adorer une peinture, et autre d'apprendre par l'histoire de cette peinture ce qu'il faut adorer. » (Delectus Act., etc., t. I, p. 443.)

Cette lettre montre que non-seulement le culte des images, et par conséquent bien d'autres altérations de la saine doctrine, n'avaient pas encore entièrement envahi l'Église, mais encore que les papes pieux hésitaient à les recommander sous leur forme la plus blâmable.

Vers le milieu du VIIIe siècle, la lutte de la fidélité contre les erreurs dure encore. Nous la voyons s'élever entre des prélats français et Boniface, apôtre de la Germanie. Claude Clément, Sidonius, Virgilius, Samson, et Aldebert à leur tête, reprochaient à Boniface de répandre les erreurs suivantes: le célibat des prêtres, le culte des reliques, l'adoration des images, la suprématie des papes, les messes pour les morts, le purgatoire, etc. Pour cette raison, les auteurs catholiques romains les accusent d'hérésie, et reprochent surtout à Aldebert d'avoir blâmé comme inutiles l'imposition des mains, les signes de croix et d'autres cérémonies déjà reçues alors dans le baptême.

L'épître Xe du pape Zacharie à Boniface est trop précise sur l'existence dans l'Eglise d'une forte opposition aux envahissements du culte romain, et même sur celle d'un culte chrétien différent et plus évangélique, pour que nous ne la citions pas ici.

«Quant aux prêtres, y est-il dit, que votre fraternité rapporte avoir trouvés, qui sont en plus grand nombre que les catholiques, qui sont errants, déguisés sous le nom d'évêques ou de prêtres, non ordonnés par des évêques catholiques, qui se jouent du peuple, confondent les ministères de l'Eglise et les troublent. hommes faux, vagabonds, adultères, homicides, efféminés, sacrilèges, hypocrites, la plupart esclaves tonsurés qui ont fui leurs maîtres, serviteurs du diable transformés en ministres de Christ, qui vivent à leur propre gré, étant sans évêques, ayant leurs partisans pour défenseurs contre les évêques, afin qu'ils n'attaquent pas leurs moeurs criminelles, qui assemblent séparément un peuple complice, et exercent leur ministère erroné, non dans une église catholique, mais dans des lieux sauvages, dans les celliers des campagnards, où leur maladroite folie peut être cachée aux évêques.»
(Sacrô-sancta Concilia... studio Ph. LABEI, etc., t. VI col. 1519.)
Nous ne pensons pas qu'il soit nécessaire de laver les prêtres dont il est ici question des accusations d'adultère et d'homicide, de sacrilège et d'hypocrisie; chacun sait que les écrivains de l'Église romaine n'ont jamais épargné, les épithètes injurieuses et les calomnies lorsqu'il était question de ses adversaires. Il nous suffit d'avoir signalé au VIIIe siècle, par la lettre même d'un pape, l'existence de prêtres et de chrétiens réunis en assemblées religieuses, et non soumis au joug de Rome.

Nous devons aussi mentionner la vive opposition que les décisions du second concile de Nicée, de l'an 787, favorables au culte des images, rencontrèrent dans les états de Charlemagne. Ces décisions, et d'autres encore sur le signe de la croix, furent repoussées par le concile de Francfort, l'an 794 malgré les représentations des légats du pape. Les prélats du second concile de Nicée ayant anathématisé ceux qui n'adoraient pas les images, Charlemagne fit observer qu'ils avaient par là anathématisé et déclaré hérétiques leurs propres pères, et qu'ayant été consacrés par eux, leur consécration était donc nulle; qu'ainsi, ils n'étaient pas de vrais prêtres. (DUPIN, Nouv. Bibl., etc., t. V, p. 148.)

Un des faits les plus saillants de la résistance de l'Église fidèle à l'envahissement des erreurs, dont Rome fut le centre, est l'épiscopat de Claude de Turin. C'est un fanal qui éclaire la nuit de ces temps reculés et qui reflète au loin sa vive et belle lumière. A sa clarté, nous entrevoyons dans le lointain ces Vallées Vaudoises, où la flamme sacrée de l'Évangile que Claude de Turin avait ravivée et entretenue continuera à purifier les coeurs, alors que l'humide brouillard de l'hérésie romaine l'aura éteinte dans la plaine.

Claude(3), d'abord chapelain de Louis-le-Débonnaire, déjà du vivant de Charlemagne, fut nommé par le premier de ces princes évêque de Turin, vers l'an 822, sous le pontificat de Pascal I, qui mourut le 13 mai 824, et administra le diocèse jusqu'en 839, époque. de sa mort, à ce que l'on croit. Prédicateur éloquent et versé dans la connaissance de la Parole de Dieu, il exerça un ministère actif et fructueux durant dix-sept années, et, ce qui est le caractère le plus apparent de son oeuvre, il fit disparaître des basiliques toutes les images. Miné par les partisans de ce culte inconnu à la primitive Eglise, il écrivit quelques livres pour répondre aux adversaires du dehors. Ces écrits sont perdus, à l'exception des lambeaux que Jonas d'Orléans, son adversaire, nous en a conservés. Bien qu'incomplets, et mutilés ils restent un éclatant témoignage de la doctrine prêchée durant dix-sept, ans, dans les mêmes contrées où nous la trouverons plus tard professée par les Vaudois. Les passages que nous allons en citer prouveront que Jonas d'Orléans ne faisait pas une trop grande concession, en avouant que Claude de Turin avait quelque connaissance des saintes Ecritures.

L'écrit de Claude de Turin que Jonas d'Orléans nous a conservé, ainsi que Dungal, est intitulé : Réponse apologétique de Claude, évêque, à l'abbé Théodémir.

« J'ai reçu, écrit-il, par un certain porteur (4) campagnard, ta lettre pleine de babil et de sottises avec les additions dans lesquelles tu déclares que tu as été troublé, en quelque sorte, de ce que le bruit s'est répandu, à ma honte, depuis l'Italie dans toutes les Gaules, jusqu'en Espagne, que je prêche pour former une nouvelle secte, contre la règle de la foi catholique, ce qui est entièrement faux; et ce n'est pas merveille, si les membres de Satan parlent de moi de la sorte, puisqu'ils ont appelé notre chef séducteur et démoniaque. Car je n'enseigne point une nouvelle secte, moi qui reste dans l'unité (de l'Eglise) et qui proclame la vérité. Mais, autant qu'il a dépendu de moi, j'ai étouffé les sectes, les schismes, les superstitions et les hérésies, et je les ai combattus, écrasés, renversés, et, Dieu aidant, je ne cesse de les renverser autant qu'il dépend de moi. Depuis que, malgré moi, je me suis chargé du fardeau de l'épiscopat, et, que, envoyé par le pieux Louis, fils de la sainte Eglise de Dieu, je suis arrivé en Italie, j'ai trouvé à Turin toutes les basiliques remplies de souillures dignes d'anathème et d'images, contrairement à l'ordre de la vérité; et, comme tout ce que les autres adoraient, seul je l'ai renversé, c'est aussi sur moi seul qu'on s'est acharné. C'est pour cela que tous ont ouvert leur bouche pour me calomnier; et, si le Seigneur ne m'eût été en aide, ils m'auraient peut-être dévoré vif. Ce qui est dit clairement: Tu ne le feras aucune ressemblance des choses qui sont au ciel, ni sur la terre, etc., s'entend non-seulement de la ressemblance des dieux étrangers mais aussi des créatures célestes et de ce que l'esprit humain a pu inventer en l'honneur du Créateur.
Nous ne prétendons pas, disent ceux contre qui nous défendons l'Eglise, nous ne prétendons pas que l'image que nous adorons ait quelque chose de divin, mais nous l'adorons avec le respect qui est dû à celui qu'elles représentent. A quoi nous répondons : que si les images des saints sont adorées d'un culte diabolique, mes adversaires n'ont pas abandonné les idoles, ils n'ont fait qu'en changer le nom. Si donc tu écris ou peins sur les murs les images de Pierre, de Paul, de Jupiter, de Saturne ou de Mercure, ce ne sont ni des dieux, ni des apôtres; ni les uns ni les autres ne sont des hommes; le nom est changé, mais l'erreur reste et demeure à toujours, en ce sens qu'ils ont une image de dieu privée de vie et de raison, au lieu d'images d'animaux, ou, ce qui est plus exact, au lieu de pierre et de bois.

On doit donc bien considérer que, s'il ne faut ni adorer ni servir les oeuvres de la main de Dieu, à bien plus forte raison on ne doit ni adorer ni servir les oeuvres de la main des hommes, pas même de l'adoration due à ceux qu'on prétend qu'elles représentent. Car si l'image que tu adores n'est pas Dieu, tu ne dois nullement l'adorer de l'adoration offerte à des saints, qui ne s'arrogent point du tout les honneurs divins.

Il faut donc bien retenir ceci, c'est que tous ceux qui accordent les honneurs divins, non-seulement à des images visibles, mais à une créature quelconque, qu'elle soit céleste ou terrestre, spirituelle, ou corporelle, et qui attendent d'elle le salut qui vient de Dieu seul, sont de ceux dont parle l'Apôtre quand il dit : Ils ont servi la créature plutôt que le Créateur.

Pourquoi t'humilies-tu et t'inclines-tu devant de vaines images ? Pourquoi courbes-tu ton corps devant des simulacres insensés, terrestres, esclaves ? Dieu t'a créé droit, et tandis que les animaux sont penchés vers la terre, il veut que tu élèves tes yeux au ciel et que tu portes tes regards vers le Seigneur. C'est là qu'il faut regarder; c'est là qu'il faut lever les yeux. C'est en haut qu'il faut chercher Dieu, pour apprendre à se passer de la terre. Élève donc ton coeur au ciel; pourquoi t'étendre dans la poussière de la mort avec l'image insensible que tu sers? Pourquoi te livrer au diable pour elle et avec elle? Garde l'élévation où tu es né; maintiens-toi tel que Dieu t'a fait.

Mais voici ce que disent les misérables sectateurs de la fausse religion et de la superstition. C'est en mémoire de notre Sauveur, que nous servons, honorons et adorons la croix peinte ou érigée en son honneur. Rien ne leur agrée donc en notre Sauveur que ce qui a plu même aux impies, l'opprobre de sa passion et l'ignominie de sa mort. Ils croient de lui ce qu'en croient les méchants, tant juifs que païens, qui rejettent sa résurrection et ne savent le considérer que comme torturé, et qui dans leur coeur le regardent toujours dans l'agonie de la passion, sans penser à ce que dit l'Apôtre, et sans comprendre cette parole : Nous avions connu Christ selon la chair, mais maintenant nous ne le connaissons plus de cette manière.

Voici ce qu'il faut répondre à ces gens-là. Que s'ils veulent adorer tout bois taillé en forme de croix, parce que Christ a été suspendu à la croix, il y a bien d'autres choses que Christ a faites pendant qu'il était dans sa chair et qu'ils feront mieux d'adorer.

En effet, à peine est-il resté six heures suspendu à la croix, tandis qu'il a passé neuf mois dans le sein d'une vierge; adorons donc les vierges, parce que c'est une vierge qui a donné le jour à Jésus-Christ. Adorons les crèches, puisque d'abord après sa naissance il fut couché dans une crèche. Adorons de vieux haillons, puisqu'il fut emmailloté dans des haillons. Adorons les navires, puisqu'il navigua souvent, qu'il enseigna les troupes du haut d'une barque, qu'il dormit sur une barque, et que ce fut d'une barque qu'il ordonna de jeter le filet, lors de la pêche miraculeuse. Adorons les ânes, puisqu'il entra à Jérusalem monté sur un âne. Adorons les agneaux, puisqu'il est écrit de lui: Voici l'Agneau de Dieu qui Ote les péchés du monde. Mais ces fauteurs de dogmes pervers veulent dévorer les agneaux vivants et les adorer peints sur les murailles. Adorons les lions, car il est écrit de lui : Le lion de Juda, race de David, a vaincu. - Adorons les pierres, puisque, descendu de la croix, il a été placé dans un sépulcre de pierre, et que l'Apôtre dit de lui: Or, ce rocher était Christ. Mais Christ est appelé rocher, agneau, lion, figurément et non dans le sens propre. Adorons les épines des buissons, puisque c'est de là que vint la couronne d'épines placée sur sa tête, au temps de sa passion. Adorons les roseaux, puisqu'ils fournirent aux soldats un instrument pour le frapper. Enfin, adorons les lances, puisque l'un des soldats le frappa dune lance au côté, et, qu'il en sortit du sang et de l'eau.

Tout cela est ridicule ; il vaudrait mieux le déplorer que l'écrire. Contre des sots nous sommes contraint d'avancer des sottises, et de lancer contre des coeurs de pierre, non pas les traits ou les maximes de la Parole, mais des projectiles de pierre. Convertissez-vous, prévaricateurs, qui vous êtes retirés de la vérité, et qui aimez la vanité, et qui êtes devenus vains, qui crucifiez de nouveau le Fils de Dieu et l'exposez à l'ignominie, qui avez rendu ainsi une foule d'âmes complices des démons, et qui, les éloignant de leur Créateur, au moyen des sacrilèges détestables de vos images, les avez abattues et précipitées dans la damnation éternelle.

Dieu commande une chose, et ces gens en font une autre. Dieu commande de porter la croix, et non pas de l'adorer. Ceux-ci veulent l'adorer, et ne la portent ni corporellement ni spirituellement. Servir Dieu de cette manière,c'est s'éloigner de lui. Il a dit lui-même : Que celui qui veut venir après moi renonce à soi-même, qu'il prenne sa croix et qu'il me suive, sans doute parce que celui qui ne renonce pas à soi-même ne s'approche pas de celui qui est au-dessus de lui, et qu'il ne peut saisir ce qui se passe, s'il n'a appris de bonne heure à le connaître.

Quant à ce que tu me reproches que j'empêche le monde de courir en pèlerinage à Rome pour y faire pénitence, tu ne dis pas la vérité. En effet, je n'approuve pas le voyage, parce que je sais qu'il ne nuit pas à tous et qu'il n'est pas utile à tous; qu'il ne profite pas à tous et qu'il n'est pas dommageable à tous. Je veux premièrement te demander à toi-même, si tu reconnais que c'est faire pénitence que d'aller à Rome, pourquoi depuis si longtemps as-tu damné tant d'âmes que tu as retenues dans ton monastère et que tu y as même reçues pour y faire pénitence, les ayant obligées à te servir, au lien de les envoyer à Rome ? Tu prétends en effet posséder cent quarante moines, qui se sont tous rendus auprès de toi pour faire pénitence, qui se sont livres au monastère, et à aucun desquels tu n'as permis d'aller à Rome. S'il en est ainsi, qu'aller à Rome soit faire pénitence, et que cependant tu les empêches, que diras-tu contre cette déclaration du Seigneur: Que celui qui aura mis achoppement à l'un de ces petits, il voudrait mieux qu'une meule de moulin lui fût pendue au col et qu'il fut jeté au fond de la mer. Il n'y a aucun scandale plus grand que d'empêcher un homme de suivre un chemin qui pourra conduire ait bonheur éternel.

Nous savons bien' que cette sentence de l'Evangile est très-mal entendue : Tu es Pierre et sur cette pierre j'édifierai mon Eglise, et je te donnerai les clefs du royaume des cieux. C'est en vertu de ces paroles du Seigneur qu'une tourbe ignorante, négligeant toute intelligence spirituelle, tient à se rendre à Rome pour acquérir la vie éternelle. Celui qui entend convenablement les clefs du royaume des cieux ne recherche pas une intercession locale de saint Pierre. En effet, si nous examinons la valeur des paroles du Seigneur, il n'a pas été dit à saint Pierre seul Tout ce que tu lieras sur la terre sera lié dans les cieux et tout ce que tu délieras sur la terre sera délié dans les cieux. En effet, ce ministère appartient à tous les vrais surveillants et pasteurs de l'Eglise, qui l'exercent tandis qu'ils sont en ce monde; et quand ils ont payé la dette de la mort, d'autres succèdent à leur place et jouissent de la même autorité et puissance. Tu ajoutes encore l'exemple de David : Au lieu de tes pères, il t'est né des fils, et tu les établiras princes sur toute la terre.

Revenez, aveugles, à votre lumière. Revenez à celui qui illumine tout homme venant au monde. Cette lumière luit dans les ténèbres (5), et les ténèbres ne font point comprise. Tous tant que vous êtes, qui, ne voyant pas ou ne regardant pas cette lumière, marchez dans les ténèbres et ne savez où vous allez, parce que les ténèbres ont aveuglé vos yeux, écoutez; insensés, qui en allant à Rome, cherchez l'intercession de l'Apôtre, écoutez, ce que dit entre autres saint Augustin, au livre IX de la Trinité: Viens avec moi, et considère pourquoi nous aimons l'Apôtre : Est-ce à cause de sa figure humaine que nous connaissons fort bien? Est-ce parce que nous croyons qu'il a été homme? Non certes, autrement nous n'aurions plus rien à aimer, puisque cet homme-là n'existe plus; son, âme a quitté son corps. Mais nous croyons que ce que nous aimons en lui vit encore maintenant. Si le fidèle doit croire Dieu quand il promet, combien plus quand il jure et dit : Que s'il y avait au milieu de cette ville-là Noé, Daniel et Job, c'est-à-dire, si les saints que vous invoquez étaient remplis d'une sainteté, d'un mérite et d'une justice aussi grande que ceux-là, ils ne délivreraient ni fils ni fille. Et c'est à cette fin qu'il l'a déclaré; savoir, afin que nul ne mette sa confiance ni dans les mérites, ni dans l'intercession des saints, parce que s'il ne persévère dans la foi, dans la justice, dans la vérité où ils ont persévéré, et par laquelle ils ont plu à Dieu, il ne pourra être sauvé. Quant à vous, qui cherchez l'intercession de l'Apôtre en allant à Rome, écoutez ce que dit contre vous saint Augustin, si souvent cité (6) : Ecoutez ceci, peuples pervers, fous que vous êtes; devenez une fois avisés : Celui qui a planté l'oreille n'entendra-t-il point? Celui qui a formé l'oeil ne verra-t-il point? Celui qui châtie les nations, Celui qui donne à l'homme la science, ne reprendra-t-il point?

La cinquième chose que tu ma reproches, c'est qu'il te déplaît que dominus Apostolicus (monsieur l'Apostolique) se soit indigné contre moi (tu parles ainsi du défunt évêque de Rome, Pascal), et qu'il m'ait honoré de ma charge. Mais puisque apostolique veut en quelque sorte dire gardien d'apôtre, il ne faut certes pas appeler apostolique celui qui est assis dans la chaire de l'Apôtre, mais celui qui remplit les fonctions d'apôtre. Quant à ceux qui occupent cette chaire sans en remplir les devoirs, le Seigneur a dit : Les scribes et les pharisiens sont assis sur la chaire de Moïse; observez et faites ce qu'ils vous diront - mais ne faites pas comme ils font, parce qu'ils disent et ne font pas. » (Matth., XXIII, v. 2, 3. - Voir Maxima Bibliotheca, P. P., t. XVI, col. 139 - 169 et suiv.)

La lecture attentive de cette lettre montre avec évidence le caractère chrétien et éminemment évangélique de Claude de Turin. On y voit que la source où il puise son courage et sa fidélité est la Parole de Dieu, et l'on peut conclure de l'emploi continuel qu'il fait de l'Ecriture dans ses écrits, qu'il l'a prêchée (7) et répandue dans son diocèse; qu'il a dû donner un élan nouveau a l'étude des saintes lettres, - exciter les ministres de la religion à n'enseigner que ce qu'elles contiennent, et conduire les brebis confiées à ses soins au seul Berger céleste qui puisse les paître et les sauver éternellement.

Il est facile de se figurer l'immense influence qu'a dû exercer un tel homme durant un épiscopat de dix-sept ans environ. Et lors même qu'on réussirait à prouver, ce qui n'est pas possible, que son oeuvre a été isolée, sans antécédents, sans conséquences ultérieures remarquables; si l'on démontrait que les évêques qui le suivirent ont tous travaillé à la détruire, il n'en demeurerait pas moins certain qu'elle a eu lieu, et il resterait toujours la possibilité, bien plus la probabilité, qu'elle se sera perpétuée après lui dans bien des coeurs, tout au moins dans quelqu'une des parties de son vaste diocèse, dans les vallées des Alpes Vaudoises, par exemple, moins exposées que la plaine au brusque envahissement de l'autorité des Papes.

Mais cette supposition extrême d'un ministère insolite n'est ni vraie ni soutenable. Claude de Turin n'a pas été un novateur. Son oeuvre n'a pas été isolée. Tout ce que nous avons rapporté de la résistance de l'Eglise fidèle le prouve. C'était déjà dans ces mêmes contrées, on dans les contrées voisines, que Vigilance avait trouvé un refuge auprès d'évêques professant comme lui une doctrine opposée au culte des images et des saints, aux cérémonies sur les tombeaux, aux pèlerinages, aux jeûnes, au célibat des prêtres et à la vie monastique. N'oublions pas que Serenus, de l'autre côté des Alpes, au commencement du Vlle siècle, avait accompli une oeuvre pareille à celle de Claude de Turin, dans le diocèse de Marseille; qu'au Vllle siècle, de, nombreux prélats français s'étaient opposés à l'introduction des mêmes erreurs et aux altérations de doctrine que Boniface prêchait. Enfin, nous avons rappelé que la majorité des évêques des vastes états de Charlemagne dont Turin et le Piémont faisaient partie, avaient résisté, dans le concile de Francfort, l'an 794, aux sollicitations, aux prières et aux ordres des légats du pape, et rejeté le même culte des images que Claude de Turin bannit de son diocèse (8).

Non, l'oeuvre de ce pieux évêque n'a pas été isolée. Eu ces temps-là, la lutte contre les erreurs de Rome se continuait avec vigueur dans diverses contrées, et si les partisans du culte des images avaient quelquefois la victoire, comme il paraît qu'ils l'avaient eue sous l'épiscopat du prédécesseur de Claude de Turin, c'était pour se la voir bientôt disputée de nouveau et, souvent enlevée. Le père Pagi lui-même, dans son Abrégé d'Histoire chronologique, critique, etc., citant Denys de Padoue, après avoir fait quelques aveux assez curieux sur l'introduction des images (9) et sur les prétendus motifs qui la justifient aux yeux des catholiques romains, reconnaît : « Qu'il n'est nullement constaté que cela (cette introduction) ait eu lieu partout, ni de la même manière - mais que cela se fit ici plus tôt, là plus tard, selon la portée et le naturel des peuples, et selon que ceux qui les dirigeaient le jugeaient convenable (expedire judicabant).
(V. Beviarium hisiorico-chronologicum, etc., R. P. PAGI, 1, P. 521 à P. 524. - § XXII.)

Mais les paroles mêmes de Claude, dans sa lettre à l'abbé Théodémir, nous font voir avec clarté que l'évêque de Turin a continué une oeuvre commencée : « Je n'enseigne point une nouvelle secte, écrit-il, moi qui reste dans l'unité et qui proclame la vérité. Mais, autant qu'il a dépendu de moi, J'ai étouffé les sectes, les schismes, les superstitions et les hérésies, et je les ai combattus, écrasés, renversés, et, Dieu aidant, je ne cesse de les renverser autant qu'il dépend de moi. » Qui ne voit, qu'en s'opposant dans son diocèse au culte des images, Claude de Turin a estimé demeurer dans l'unité, défendre la vérité, la vérité encore connue et encore vénérée ? Qui ne voit qu'en réformant des abus déjà introduits, Claude de Turin a voulu réprimer une secte, envahissante peut-être, mais enfin une secte, combattre un schisme, arrêter des superstitions et une hérésie?

La vigueur des expressions que Claude de Turin emploie pour désigner les partisans du culte des images, et l'énergie de ses remontrances, nous montrent aussi un homme qui attaque l'ennemi, plutôt qu'il ne se défend, tant il se sent lui-même à l'abri du danger par la force même de sa position. Le dédain avec lequel il parle des prétentions de Rome et du pape (10) lui-même, qu'il compare aux scribes et aux pharisiens assis dans la chaire de Moïse, ne nous donne pas seulement à connaître la mesure de son courage, mais aussi celle de sa force.

Enfin, ce qui achève de démontrer que l'oeuvre de Claude de Turin n'est pas celle d'un novateur isolé, sans antécédents dans le diocèse même ni au-dehors, c'est son plein succès. Les images furent ôtées de toutes les basiliques; il est vrai, au mécontentement de ceux qui le montraient au doigt, mais sans que cet acte ait fait naître nulle part une opposition sérieuse. Il paraîtrait même que, comme il n'est parlé que de leur expulsion des basiliques, le culte des images n'avait point encore envahi les campagnes, mais seulement Turin, et peut-être les villes importantes du diocèse. Chacun comprendra qu'une oeuvre accomplie, presque sans résistance, dans un immense territoire, suppose l'adhésion de la masse du clergé et de l'Eglise à cette oeuvre. Et, si l'on réfléchit que Claude de Turin administra son évêché durant quinze ans au moins, on se convaincra que son zèle et sa fidélité, secondés par un clergé intelligent et dévoué, par l'amour des fidèles et la conscience du peuple, ont dû imprimer à la cause des saines doctrines et de la vie chrétienne un mouvement qui ne pouvait s'arrêter de sitôt.

Il peut ne pas être sans intérêt de joindre à ce qui précède le témoignage d'un auteur moderne piémontais: « Quoi qu'il en soit, nous dit-il, cet évêque de Turin, homme éloquent et de moeurs austères, eut un grand nombre de partisans. Ceux-ci, anathématisés par le pape, poursuivis par les princes laïques, furent chassés de la plaine et forcés de se réfugier dans les montagnes, où ils se maintinrent dès-lors, toujours comprimés et toujours cherchant à s'étendre. » (Mémoires historiques.... par le marquis COSTA DE BEAUREGARD, t. II, p. 50, 3e mém.)

(1) Le même pape, dans une seconde lettre aux mêmes prélats, leur dénonce encore d'autres prêtres qui n'ont pas été élevés dans l'Église, qui viennent d'ailleurs, de pays reculés avec des coutumes étrangères, qui prennent les Écritures à la lettre, qui prêchent des nouveautés qui refusent la pénitence aux mourants, sans doute l'absolution. (Tiré du Delectus Actorum Ecclesioeae universalis, t. I, p. 181, 182.)
(2) Les Alpes Cottiennes sont au nord du mont Viso, la même où s'étendent les vallées Vaudoises actuelles.
(3) On peut apprendre à connaître Claude dans Maxima Biblioth., P. P., t. XVI, p. 139 et suiv. Il était Espagnol et non Ecossais, comme l'était Claude Clément, mentionné ci-dessus.
(4) C'est le sens que nous donnons ici à portitorem.
(5) Ce passage. rappelle fort à propos la devise des armoiries des Vaudois ci, de leurs seigneurs: Une lampe allumée dans les ténèbres avec ces mots : Lux lucet in tenebris.
(6) Ces mots, si souvent cités, n'indiquent-ils pas, que cet écrit de Claude n'est pas complet, dans Jonas d'Orléans?
(7) En cela, il s'est conformé à la décision du concile de Francfort de l'an 794, comme chacun peut s'en convaincre par ses actes.
(8) On doit encore faire attention qu'Agobard, archevêque de Lyon, partageait entièrement les opinions de Claude de Turin, son contemporain, comme en font foi ses écrits. (V. Maxima Bibliotheca, P. P., t. XVI, col. 241 et suiv.)
(9) Il avoue « que dans les premiers temps du christianisme l'usage des images sacrées n'était pas fréquent » (il aurait dû dire n'était pas connu); il ajoute « que le motif. ou la raison de leur introduction est qu'on a vu en elles un moyen d'édification et de répandre le christianisme, que la raison devait faire adopter, puisqu'il n'y avait plus à craindre la superstition des idoles autrefois caché dans les coeurs. » Pas un mot de la défense que contient, à cet égard, la Parole de Dieu.
(10) On peut croire que le titre de pape n'avait pas prévalu, autrement Claude de Turin n'eût pas manqué d'y faire quelque allusion.


CHAPITRE IV.
VESTIGES DE L'EGLISE FIDÈLE AU Xe ET XIe SIÈCLES.

Traces de la lutte que continue l'Eglise fidèle. - État de la société aux IXe, Xe et XIe siècles. - Le clergé, occupé de ses intérêts terrestres, empiète sur le civil. - Néglige les intérêts célestes. - Ses égarements, son ignorance. - Progrès des superstitions. - Rome et l'Eglise en proie à l'anarchie. - Etat du XIe siècle. - Rome et ses efforts pour se relever et étendre sa puissance. - La vérité se conserve à l'écart, oubliée du monde. - Jalons qui servent à indiquer l'existence des Vaudois. Atto de Verceil, ses écrits. Réflexions et conséquences. - Damianus - Radulphe de Saint-Thron - Vallées Vaudoises. - Bruno d'Asti. - Portée de son témoignage. - Eglise différente de celle de Rome au nord de l'Italie. - Opinion de Costa de Beauregard.

L'épiscopat de Claude de Turin semble d'abord le dernier fait éclatant de la résistance de la partie saine de l'Eglise chrétienne aux envahissements des erreurs propagées en Occident. En effet, de Claude de Turin jusqu'aux écrits des Vaudois, c'est-à-dire de la première moitié du IXe siècle jusqu'au commencement du XIIe, l'histoire de l'Eglise fidèle n'offre que peu de faits saillants et connus. Cependant elle n'en est pas entièrement privée. Une étude intelligente et un examen consciencieux font découvrir des faits clairsemés, qui n'apparaissent d'abord que comme des traces à demi-effacées, mais dans lesquelles on reconnaît bientôt la marque d'une Eglise envahie, mais toujours militante. Ces faits empreints sur la route de ce monde, à des distances inégales, et souvent en divers lieux, convergent vers un centre et ramènent aux contrées dans lesquelles nous trouverons prochainement une Eglise, évangélique, vivant d'une vie chrétienne avancée selon la doctrine des apôtres.

Un coup-d'oeil sur l'époque devient donc nécessaire.

La fin du IXe siècle, le Xe tout entier et le XIIe ont été des temps de troubles sans fin, une époque où une société, nouvelle tendait à se former sur les débris de l'ancienne, que des malheurs sans nombre avaient, bouleversée. Les invasions des Goths, des Francs, des Lombards et de toutes les farouches peuplades du Nord, désignées sous le nom de Barbares, étaient arrêtées. L'épée victorieuse de Charlemagne les avait refoulées aux frontières. Mais les efforts de ce grand prince, pour reconstituer la société sur des bases solides, n'avaient eu qu'un succès momentané. A sa mort, sous ses fils et sous leurs successeurs, recommencèrent des guerres interminables entre les peuplades anciennes et nouvelles de son vaste empire. Les invasions maritimes des Normands et des Sarrasins vinrent encore ajouter à la perturbation générale. Des éléments de l'ancienne civilisation luttaient encore, mais faiblement et dénaturés, contre les éléments vigoureux de la vie turbulente et farouche des Barbares.

De ce chaos surgit une société nouvelle, ou plutôt, la société se reconstitua sur une forme nouvelle, le système féodal. De tout côté, l'on vit la société démembrée se reformer dans une multitude de petites sociétés obscures, isolées, rivales, obéissant à des chefs, seigneurs du territoire, qui tenaient les uns aux autres par des relations compliquées de suzeraineté et de vasselage.

Dans le conflit des prétentions qui marquèrent ces temps, le clergé n'oublia point ses intérêts temporels. Les évêques et les abbés cherchèrent aussi à s'émanciper du pouvoir civil. Ils voulurent réunir à l'autorité spirituelle la juridiction civile sur les villes et les campagnes de leurs diocèses et de leurs paroisses. En un mot, ils revendiquèrent le pouvoir, le rang et les honneurs des seigneurs, des comtes et des princes de l'empire, et ils l'obtinrent.

Mais l'on comprendra facilement qu'une telle ambition entraîna le clergé dans une vie d'agitation mondaine, d'entreprises militaires, d'intrigues et de passions, qui détournèrent son attention des devoirs de la piété et de la méditation des vérités de la religion. Le haut clergé n'aspira plus qu'au pouvoir, aux richesses et aux voluptés. Toutes ses vues se concentrèrent dans ses prétentions orgueilleuses, dans son luxe et sa mondanité. Le clergé inférieur se relâcha à son tour et ne conserva même pas toujours la décence extérieure. En outre il tomba dans une ignorance grossière. Les moines surtout devinrent des instruments de fourberie et des fauteurs de turpitudes. La lumière fut cachée sous le boisseau. La religion, déjà ébranlée par la lutte sur le culte des images et des saints, s'obscurcit toujours davantage et devint une grossière superstition. C'est au Xe siècle que ces maux furent à leur comble; aussi est-ce à juste titre qu'il a été appelé siècle de fer.

Durant tout ce siècle, Rome fut en proie à l'anarchie; la division paralysa sa force et son activité. On voit, par l'histoire, que les partis qui y existaient se disputaient le trône papal. Les papes élus passaient leur vie à défendre leur nomination, à combattre leurs antagonistes, à fortifier leur propre parti. Mais quelque circonstance favorable naissait-elle, le parti vaincu reprenait le dessus, élisait un nouveau pape, destituait l'ancien, et souvent le jetait dans les prisons et le faisait mourir. La plupart des papes de ces temps furent indignes de toute considération: quelques-uns même furent des monstres. Des scandales analogues agitaient la plupart des diocèses.

Le XIe siècle ressembla au précédent quant aux traits généraux. Même esprit d'indiscipline et de corruption, d'ambition, de volupté et de luxe dans le haut clergé (1). Même relâchement de moeurs, même grossièreté dans le clergé inférieur et dans les couvents. Partout enfin une ignorance incroyable.

Cependant, quelques louables efforts sont tentés, quelques écoles commencent à fleurir, vers l'an 1050, en Italie. Les lettres reparaissent en France, à l'exemple de l'Espagne. La tendance romaine fut, en ce siècle, de regagner le terrain qu'elle avait perdu durant le précédent, et de soumettre à l'autorité papale, non-seulement le pouvoir ecclésiastique, les évêques et abbés, même les conciles, mais encore le pouvoir politique, les princes, les rois et les empereurs. Il ne s'agit point ici de retracer l'histoire de ces empiétements, commencés au IXe siècle contre la race de Charlemagne, et portés au plus haut degré, au XIe siècle, par Hildebrand, contre l'infortuné Henri IV, empereur d'Allemagne. Il suffit de constater que, durant le XIe siècle, comme durant lé précédent et la fin du IXe, l'attention des chefs de l'Eglise romaine fut détournée de dessus les restes épars de l'Eglise fidèle, préoccupés qu'ils étaient de leurs intérêts terrestres, des dangers et des avantages de leur position, au milieu d'une société en dissolution, qui tendait à se reformer sur des bases nouvelles.

Chacun comprendra que, pendant ces temps malheureux de troubles et de conflits politiques et ecclésiastiques, alors, que presque personne dans l'Eglise latine ne s'occupait de la recherche consciencieuse de la vérité selon l'Évangile, les documents essentiels à l'histoire de la lutte de l'Eglise fidèle seront peu nombreux et d'une très-minime utilité, la lutte elle-même ayant cessé partout, et la vérité, là où elle était restée, n'étant plus remarquée, ni attaquée, à cause de la préoccupation générale des intérêts terrestres.

Ces explications données, nous allons examiner le petit nombre de documents, à nous connus, qui servent comme de lointains jalons à indiquer les Vaudois des vallées du Piémont comme successeurs et continuateurs de l'Eglise, primitive et fidèle.

Le lecteur se souvient de tout ce qui a été dit dans le chapitre précédent. Il a pu voir que, dans le diocèse de Turin, l'an 839, année de la mort de son digne évêque, l'Evangile était prêché avec pureté et fidélité et professé de même.

L'existence d'un nombre plus ou moins grand de chrétiens séparés de Rome, au nord de l'Italie, est mise au jour par les épîtres d'Atto qui, l'an 945, administrait le diocèse de Verceil, situé entre Turin et Milan. Les lettres de cet évêque ont été conservées. Dans quelques-unes il parle de personnes qui ont déserté l'Eglise, et il les mentionne comme voisines de son propre diocèse. Les points de doctrine et autres, qu'il signale comme les séparant de l'Eglise dont il est évêque, paraissent être ceux que les Vaudois ont soutenus.

Ces rapprochements de lieu et de doctrine sont d'un grand intérêt. Ils ramènent nos regards vers ces contrées que Claude de Turin administra comme un fidèle pasteur de Jésus-Christ, et confirment le fait que la petite lampe de vérité, placée dans ces contrées, ne s'est jamais éteinte.

Les paroles mêmes d'Atto indiquent assez que le mal dont il se plaint était considérable, car il s'en ressentait dans son propre diocèse. Voici une de ses plaintes :

« Atto, à tous les fidèles de notre diocèse. Hélas! il y en a beaucoup parmi vous qui tournent en dérision notre culte sacré; hélas! parce que de misérables coupables se sont, séparés de notre sainte mère Eglise et du clergé, par le moyen desquels seuls vous pouvez atteindre votre salut. »
( Dacherii Spicilegium.... t. VIII, p. 110, emprunté au révérend M. GILLY.)

Cette citation prouve : 1° que ces "misérables coupables", comme il plaît à l'évêque de Verceil d'appeler les restes de l'Eglise fidèle, s'étaient séparés de la "sainte mère Eglise" et du clergé de cette Eglise; que par conséquent, leur existence en dehors de cette Eglise était un fait accompli, ce dont nous prenons note. Cette citation prouve : 2° que les effets de cette existence, à part, d'une Eglise chrétienne, séparée de la prétendue sainte Eglise mère, se faisaient sentir jusque dans le diocèse de Verceil, et que le culte des saints, déjà fort en honneur à cette époque, ainsi que les autres vanités et erreurs recevaient un grand préjudice d'un tel voisinage ; ce qui nous montre que la flamme qui brillait dans les ténèbres n'était pas encore si faible.

Un passage d'un auteur du XIe siècle pourrait bien se rapporter au même sujet. Petrus Damianus écrivant, en 1050, à Adélaïde, comtesse de Savoie (de Suse proprement) et duchesse des Subalpins, se plaint que

le clergé des états de cette princesse n'observe pas les ordonnances de l'Eglise. (V. Opéra DAMIANI,... p. 566. - GILLY, Recherches, etc., en anglais, p. 88.- Marquis COSTA DE BEAUREGARD, t. I, P. 111.)

La Chronique du monastère de Saint-Thron (dans la Belgique actuelle), écrite par l'abbé Radulphe ou Rodulphe, entre L'an 1108 et 1136, renferme un article, des plus importants. Le chroniqueur, parlant d'une contrée qu'il désire visiter quand il traversera les Alpes pour se rendre à Rome, la désigne comme une contrée souillée par une hérésie invétérée, concernant le corps de notre Seigneur.

« Proeterea terram, dit-il, ad quam ulterius disposuerat peregrinari, audiebat pollutam esse inveterata haeresi de corpore et sanguine Domini. » (Spicilegium DACHERII, t. VII, P. 493. - GILLY, Recherches, etc., p. 88.)

Ce passage est important comme signalant la localité où se trouve l'hérésie; c'est une contrée, terram, et une contrée au passage des Alpes, en se rendant à Rome. Sans doute la désignation est vague dans un sens, mais elle est très-précise dans un autre (2), en la caractérisant comme étant dans les Alpes, ou au pied des Alpes; description qui convient parfaitement aux Vallées Vaudoises. De plus et surtout, cette contrée est représentée comme souillée d'une hérésie invétérée, pollutam esse inveterata haeresi. Ce reproche est d'une grande valeur pour nous. Il démontre que cette hérésie était connue de longue date, comme ayant son siège dans cette contrée, et comme n'ayant pu en être ôtée, inveterata, étant invétérée. Il prouve que l'hérésie dans cette contrée n'était pas l'effet de quelques individus isolés, mais de la masse, puisque toute la contrée en était souillée, pollutam. Ce qu'il y a de moins précis, c'est la doctrine qu'il qualifie d'hérétique. Il paraît ne la considérer que sous le rapport de la cène; mais en ce point aussi, l'Eglise vaudoise qui rejetait la messe, comme nous le verrons en son temps, était bien désignée.

Un autre témoignage digne d'attention est tiré des écrits d'un homme né dans le voisinage des vallées, savoir de Bruno d'Asti, évêque de Segni et abbé du Montcassin, vers l'an 1120. Ce qu'il dit ne se rapporte pas seulement au trafic indigne des choses saintes, à la simonie, mais à l'état général de corruption de l'Eglise de son temps, et surtout à l'existence de partisans actifs d'une vie plus chrétienne, à l'existence, disons-nous, d'une Eglise fidèle. Nous traduisons ce morceau:

«Nous avons dit, s'exprime Bruno, que déjà, du temps de saint Léon (vers 460), l'Eglise était tellement corrompue qu'on trouvait à peine quelqu'un qui ne fût pas simoniaque, ou qui n'eût pas été ordonné par des simoniaques; aussi trouve-t-on jusqu'à maintenant des personnes qui, par une mauvaise argumentation, et ne connaissant pas bien l'organisation de l'Eglise, soutiennent que le sacerdoce a défailli dans l'Eglise depuis ce temps-là. » (Maxima Bibliotheca, P. P., t. XX., col. 1734.)

Bruno d'Asti ne nomme pas les Vaudois, mais il les désigne suffisamment; car, en confondant le pape saint Léon avec un autre Léon plus ancien, il cite une prétention formellement exprimée dans leurs écrits, et répétée dans les écrits de leurs adversaires; et il semble faire allusion à une de leurs traditions les plus fermes; savoir, à celle par laquelle les Vaudois font remonter leur croyance à Léon, confrère et contemporain de l'évêque de Rome, Sylvestre, au temps de l'empereur Constantin, comme on le verra plus tard.

Ces paroles d'un homme né dans le voisinage des Vallées Vaudoises, et réfutant une opinion ayant encore cours parmi eux conformément à leur tradition, paraîtront sans doute d'un grand poids à tous ceux qui savent réfléchir.

Ces divers faits démontrent avec force l'existence, aux Xe et XIe siècles, d'une Eglise non romaine, au nord de l'Italie. A ces témoignages anciens, nous ajouterons celui d'un auteur moderne, le marquis Costa de Beauregard. Ce témoignage est d'autant plus important, que M. Costa, en sa qualité de catholique, ne peut être accusé de favoriser la cause des Vaudois, et qu'en sa qualité de gentilhomme savoyard, d'ami des sciences historiques, et d'auteur travaillant à l'histoire de sa patrie, il a pu être admis à consulter toutes les pièces des archives. Il s'exprime comme suit :

« Pour comble de maux, on se battait pour des opinions religieuses; au sein de la dépravation et de la plus grossière ignorance, on controversait. L'Arianisme était très-répandu en Savoie, le Manichéisme (3) en Piémont. on voit, au Xe siècle, un comte de Turin et un évêque d'Asti prendre les armes de concert pour exterminer les manichéens attroupés dans les Langhes, les poursuivre le fer et, la flamme à la main, et les brûler eux et leurs villages.
Les sectaires, qui prirent en France le nom d'Albigeois, s'appelaient en Italie Paterini, Cathari ou Gazari, noms équivalents à celui de Puritains. Ils se réunirent ensuite aux religionnaires des vallées de Pignerol.

Il existe aussi une chronique de Fra-Dolcino, hérétique du XIe siècle, donnant quelques notions sur le manichéisme dont il était un ardent propagateur dans le Biellais, le Novarrais et le Verceillais, et dont les protestants des vallées de Pignerol ont en partie conservé les dogmes. » (Mémoires historiques, etc., par le marquis COSTA DE BEAUREGARD, T I, p. 46, 47; - préface, p. XIII et XIV.)

(1) C'est vers ces temps que les conciles durent fixer le nombre des chevaux qui devaient être à la disposition des prélats en voyage.
(2) Pour ceux qui savent qu'il faut nécessairement traverser les Alpes dans un tel trajet.
(3) Nous exprimerons, dans le chapitre suivant, notre opinion sur les manichéens de cette époque.

CHAPITRE V.
MANIFESTATIONS RELIGIEUSES DU XIe SIÈCLE.

Activité tendant à propager la pure doctrine.- Elle part peut-être des Vallées Vaudoises des Alpes - Faits à l'appui. - Manifestation d'Orléans - d'Arras, - de Turin et du château de Montfort - à Châlons-sur-Marne. - Hérétiques en France - à Agen - à Goslar. Doute sur leurs doctrines. - Accusations absurdes réfutées. - Hérésies. - Leur appréciation. - Sources de ce mouvement religieux. - Bérenger de Tours. - Missionnaires vaudois signalés.

Nous devons maintenant citer certains faits accomplis dans le XIe siècle et démontrant déjà une certaine activité religieuse pour la propagation des saines doctrines évangéliques. Avant d'énumérer ceux qui sont venus à notre connaissance, il convient de rappeler que toute manifestation a une origine et que tout acte a sa cause; que par conséquent les manifestations religieuses du XIe siècle, comme celles des siècles suivants, si remarquables par leur caractère évangélique, ont aussi eu la leur.

Sans doute que la Parole de Dieu, lue et méditée en divers lieux par des hommes sincères, humbles et croyants, a pu produire en ces temps de ténèbres des effets analogues à ceux qu'elle produisit, plus tard, dans l'âme et dans la vie d'un Luther, d'un Lefèvre, d'un Zwingli ; mais si, dans ces manifestations religieuses du XIe siècle, nous trouvons des indications conduisant à supposer ou à reconnaître que plusieurs d'entre elles ont leur source, leur origine dans les Alpes qui séparent l'Italie de la France, nous aurons une prouve nouvelle de l'existence continue d'une Eglise évangélique, fidèle, dans ces contrées.

Sans doute, tous les faits cités n'auront pas la même force, ne seront pas également convaincants mais, réunis et rapprochés de ce qui vient d'être dit, ils ajouteront une nouvelle preuve aux précédentes.

Qu'on se souvienne aussi que ces faits ne sont parvenus jusqu'à nous que par les écrits des adversaires de ces manifestations, que par l'intermédiaire d'hommes qui les ont mal compris, qui souvent les ont défigurés, et qui ont tû ce qu'il leur importait d'en cacher, pour atténuer le péché de leur Eglise dégénérée et oppressive.

Voici quelques-uns de ces faits :

L'an 1017 selon les uns, ou 1022 selon les autres, une manifestation religieuse attira l'attention. Des hommes, distingués par leur vie régulière, leurs connaissances et leur position sociale, furent accusés d'hérésie à Orléans. Ils étaient au nombre de quatorze, en comptant une religieuse. Le clergé y était fortement représenté, car six d'entre eux étaient chanoines de Sainte-Croix, entre lesquels on a nommé un Lisoïus, un Héribert, un Etienne. L'un d'eux avait été confesseur de la reine Constance. Il fut constaté que leur entente datait déjà de quelque temps, et que, tout en restant attachés extérieurement à l'Eglise, ils célébraient un service religieux à part. On est d'accord aussi pour dire qu'ils avaient été gagnés à l'hérésie par une femme venue d'Italie. Jugés par un synode assemblé à ce sujet, ils furent condamnés à être brûlés, parce qu'ils ne voulurent pas se rétracter ni abjurer leurs prétendues erreurs. (USSERIUS, Gravissiae Quaestionis, p. 279 à 280. - Histoire générale du Languedoc... t. II, p.155, 156.)

Fleury, auteur catholique, après avoir parlé en détail de ces sectaires, ajoute : « On brûla de, même ceux de cette secte qui furent trouvés ailleurs, particulièrement à Toulouse, comme témoigne Ademar, moine d'Angoulême auteur du temps. »

Ce même Ademar, contemporain de ces prétendus hérétiques, s'exprime encore comme suit :

« Ces émissaires de l'Antéchrist étaient répandus en différentes parties de l'Occident, et se cachaient avec soin, séduisant tous ceux qu'ils pouvaient, hommes et femmes. » (FLEURY, Histoire Ecclésiastique, t. XIII, p. 416, etc. )

A l'appui de ces faits, Usserius, archevêque d'Armagh en Irlande, au XVIIe siècle, cite un passage de P. Pitheus, tiré de son histoire d'Aquitaine, en ces mots :

« Tout-à-coup des manichéens se montrèrent dans l'Aquitaine (Gascogne), séduisant le peuple indistinctement et l'entraînant de la vérité dans l'erreur, ... en sorte qu'ils détournaient de la foi beaucoup de simples. » Après avoir mentionné les hérétiques d'Orléans et de Toulouse, il répète ce qu'on vient de citer d'Ademar. (USSERIUS, etc., p. 279. )

Presque à la même époque, l'an 1025, on découvrit d'autres sectaires à Arras, à l'extrémité septentrionale de la France, dans la Flandre. D'après Dupin, docteur catholique du XVIle siècle, on fit rapport à Gérard, évêque de Cambrai et d'Arras, qui se trouvait dans cette dernière ville:

« Qu'il était venu d'Italie quelques personnes qui introduisaient une nouvelle hérésie. Ils étaient, selon leur dire, disciples de Candulphe ou Gandulphe, qui les avait instruits des commandements de l'Evangile et des apôtres, ajoutant qu'ils ne recevaient aucune autre écriture, mais qu'ils observaient celle-là exactement. » - Un synode fut assemblé. Il n'eut pas à condamner au feu, parce que les accusés abjurèrent leur nouvelle croyance et rentrèrent dans le sein de l'Eglise. (DUPIN, Nouvelle Biblioth., t. VIII, part. II, p. 127.)

Turin eut aussi ses hérétiques, en 1030, selon que le rapporte Pierre de Vaux-Cernay, cité par M. Charles-Victor Goguel, dans la dissertation qu'il a présentée à la faculté de théologie de Strasbourg, en 1840, sur les Albigeois.

Radulphe Glaber, auteur du XIe siècle, raconte que, l'an 1028, il s'était introduit dans le château de Monteforte, du diocèse d'Asti, en Piémont, une secte qui renouvelait les rites païens et juifs, ou plutôt manichéens, selon Muratori. L'évêque d'Asti et son frère, le marquis de Suse, réunis à d'autres prélats ou seigneurs de la province, leur avaient livré inutilement plusieurs assauts. Mais Landolfo l'aîné raconte que Eribert ou Aribert, archevêque de Milan, se trouvant à Turin, fit prendre un de ces hérétiques, nommé Gérard, et ayant su par lui qu'il s'agissait de dogmes manichéens, il envoya des troupes contre le château et le prit. Un petit nombre d'hérétiques abjura, les autres furent brûlés vivants sur la place du Dôme. (Bossi, Storia d'Italia, t. XIV, p. 187 et suiv.)

D'autres hérétiques furent découverts dans le diocèse de Châlons-sur-Marne, vers l'an 1046, comme on le voit par une lettre de Rogerius II, évêque de Châlons, à Wazo, évêque de Liège. Il les accuse de suivre le dogme pervers des manichéens et d'avoir des conventicules secrets. Il assurait que si des hommes grossiers et ignorants entraient dans cette secte, ils devenaient aussitôt plus habiles à parler que les catholiques les plus instruits, au point qu'il semblait que leur babil l'emportait sur la vraie éloquence des sages. Il observe aussi qu'on reconnaît les hérétiques à leur pâleur. (Recueil Des Historiens des Gaules, t. XI, p. 11, ANSELMO autore.)

Dans le synode assemblé à Rheims, en 1049, sous le pape Léon IX, les nouveaux hérétiques qui se montraient dans les Gaules furent excommuniés.

Radulphe Ardens rapporte aussi que des hérétiques manichéens souillèrent le territoire d'Agen, vers la fin du XII, siècle, mais il nous laisse ignorer les caractères et les circonstances de cette manifestation religieuse. (USSERIUS, déjà cité, P. 281. )

Nous aurions pu signaler quelques autres mouvements religieux, par exemple, celui qui eut lieu à Goslar, en Allemagne, en 1052, à la suite duquel l'empereur Henri IV, qui se trouvait dans cette ville pour les fêtes de Noël, fit pendre ceux qui furent convaincus d'hérésie, afin, disait-il, d'épouvanter et de détourner les gens d'adopter leurs erreurs. Mais il suffit, pour le but que nous nous sommes proposé, d'avoir cité les faits précédents. (Centuriateurs de Maydebourg, centurie XI, col. 246. - Recueil des Historiens des Gaules, t. XI, P. 20. )

Il serait désirable de connaître exactement les doctrines professées par ces hommes que l'Eglise du temps a flétris du nom d'hérétiques, et qu'elle a fait mourir ignominieusement. Elles jetteraient bien du jour sur la question qui nous occupe maintenant ; savoir : sur la parenté spirituelle qui peut avoir existé entre les manifestations religieuses que nous venons d'énumérer et ces chrétiens du nord de l'Italie, des montagnes du diocèse de Turin, dont il a été et dont il sera surtout fait mention. Les auteurs contemporains ont, il est vrai, essayé de rendre compte des croyances de ces hérétiques ; mais, à ne juger de ces temps que par les nôtres, et à voir la manière dont l'Eglise romaine parle des réformateurs du XVIe siècle, de leur vie et de leurs doctrines, quoique les Eglises protestantes soient là présentes, et par conséquent en mesure de rectifier les faits dénaturés, que peut-on attendre de ces mêmes partisans des erreurs romaines, lorsqu'ils nous rapportent les croyances et la vie de martyrs qui n'ont eu personne pour défendre leur mémoire et pour protester contre les jugements injustes qui les ont flétris ? Auront-ils compris le caractère propre de ces manifestations ? Nous initieront-ils à la foi et aux oeuvres de leurs victimes? C'est ce dont nous doutons fort.

Que le lecteur en juge par ce fragment qui nous est communiqué par un auteur catholique sincère, Fleury. Il cite un contemporain des hérétiques d'Orléans et des autres sectaires de l'époque, qu'il désigne tous sous le nom de manichéens.

« Ceux-ci, dit-il, s'assemblaient certaines nuits dans une maison marquée, chacun une lampe à la main, et récitaient les noms des démons, en forme de litanies, jusqu'à ce qu'ils vissent un démon descendre tout d'un coup sous la forme d'une petite bête. Aussitôt ils éteignaient toutes les lumières, et chacun prenait la femme qui se trouvait sous sa main pour en abuser, et l'enfant né d'une telle conjonction était porté au milieu d'eux huit jours après sa naissance, mis dans un grand feu et réduit en cendres. Ils recueillaient cette cendre et la gardaient avec autant de vénération que les chrétiens gardent le corps de Jésus-Christ pour le viatique des malades. Cette cendre avait une telle vertu qu'il était presque impossible de convertir quiconque en avait avalé aussi peu que ce fût.

Ce récit, ajoute Fleury, a tant de rapport avec les calomnies dont on chargeait les premiers chrétiens, qu'il semble en être imité; mais la chose est rapportée ainsi par un auteur du temps. Un autre dit seulement que ces hérétiques portaient avec eux de la poudre d'enfants morts, et que, s'ils pouvaient en faire prendre à quelqu'un, ils le rendaient aussitôt manichéen comme eux. » ( FLEURY, etc., t. XIII, p. 416, etc.)

Cet aveu de l'historien catholique, Fleury, nous donne la mesure du peu d'exactitude qu'on doit attendre de documents dans lesquels la vérité historique est si grossièrement dénaturée. Ajouterons-nous foi à l'exposé des doctrines qu'on leur attribue? Non ! ce serait consentir à la calomnie et à l'injustice qui ont frappé ces hommes dignes d'un meilleur souvenir. On les a flétris du nom de manichéens, mais nous ne croyons pas qu'ils le fussent. La force d'expression, l'énergie des discours avec laquelle ils dépeignaient l'opposition que fait à Dieu et à l'oeuvre de Christ le prince des ténèbres, le prince de ce siècle, le prince de la puissance de l'air, Satan, chef des anges rebelles, qui agit dans les enfants de rébellion, qui rôde comme un lion rugissant autour des enfants de Dieu pour les dévorer, qui essaie de séduire les élus; oui! cette tendance de prétendus hérétiques à montrer la guerre que le malin fait au Dieu vivant et vrai, au Seigneur, au Sauveur, peut avoir été désignée comme un dualisme, un manichéisme, pair des hommes plongés dans un culte matériel et idolâtre de Dieu, des anges et des saints. Que d'hommes qui, de nos jours encore, rejettent la doctrine de l'existence de Satan et de son opposition à l'oeuvre de Jésus-Christ, parce qu'ils croient y voir une négation de la puissance de Dieu, un dualisme, un manichéisme, et surtout parce qu'ils ne croient pas ou ne connaissent pas même la Parole de Dieu qui révèle cette affligeante vérité.

Nous croyons donc que ces prétendus hérétiques étaient des amis de l'Evangile, qui, éclairés par la lumière cachée presque partout sous le boisseau, essayèrent de la replacer sur le chandelier, et succombèrent sous les efforts de la puissance ténébreuse qui enveloppait l'Europe. Voici quelques fragments de leur doctrine, d'après l'auteur contemporain cité par Fleury. L'enfant de Dieu y reconnaîtra les leçons de l'Evangile, malgré la forme défavorable sous laquelle elles nous sont présentées.

« Ils disaient encore que le baptême ne lavait point le péché, que le corps et le sang de Jésus-Christ ne se faisaient point par la consécration du prêtre, qu'il était inutile de prier les saints, soit martyrs, soit confesseurs; enfin que les oeuvres de piété étaient un travail inutile dont il n'y avait aucune récompense à espérer, ni aucune peine à craindre pour les voluptés les plus criminelles.» (FLEURY, etc.; même citation que plus haut.)

Un fragment d'histoire d'Aquitaine, publié par Pistorius, et cité par Usserins, attribue les erreurs suivantes aux hérétiques du temps du roi Robert et du pape Benoît VIII.

Ils niaient le baptême, le signe de la sainte croix, l'Eglise et le Rédempteur du monde lui-même, l'honneur des saints de Dieu,, les mariages légitimes, l'usage des viandes. » Les hérétiques d'Orléans, de Toulouse et autres lieux, sont aussi appelés manichéens dans cet écrit. (USSERIUS, Gravissiae Quaestionis, p. 9.79.)

Natalis résume les erreurs des hérétiques d'Arras dans ce peu de mots :

« Les hérétiques niaient le mystère du saint baptême, les sacrements de l'eucharistie, de la pénitence, de l'ordre et du mariage. Ils n'accordaient aucun culte aux confesseurs, aucune vénération à la croix du Seigneur, aux images des saints, aux temples et aux autels. Ils niaient le purgatoire, et disaient qu'une sépulture chrétienne n'était d'aucune utilité aux défunts. » (Il. P. NATALIS ALEXANDRI, etc. y T. VII, p.'82.)

Nous avons encore trouvé dans Dupin :

« Qu'ils ne faisaient pas cas des cloches, de l'onction, ni de l'exorcisme. » (DUPIN, etc., t. VIII, 1). 127 à 128.)

Radulphe Ardens, d'après Usserius, parle ainsi des manichéens de l'Agenois:

«Ils prétendaient faussement de suivre la vie des apôtres, disant qu'ils ne mentent pas, qu'ils ne jurent du tout point. » (USSERIUS, etc., p. 281.)

Il reste maintenant à déduire quelques conséquences des faits qu'on vient de mentionner.

Nous suivons les traces de l'Eglise fidèle aux doctrines évangéliques. Nous les cherchons dans des siècles d'obscurité; et aussitôt nous trouvons des manifestations religieuses qui, bien que défigurées par les rapports de leurs adversaires victorieux, nous paraissent une opposition au culte superstitieux de l'Eglise déchue, un retour aux doctrines évangéliques, à la vie de renoncement, de charité, de vérité et de pureté, à l'exemple des apôtres qu'ils disent vouloir imiter. Bien que stigmatisés par la prévention, l'ignorance et la haine, ces mouvements religieux nous paraissent de bon aloi. Nous croyons y découvrir, sous des immondices dont on les a couverts, plus que du foin et du chaume, plus que du bois, matières à brûler ; nous y entrevoyons, bâtis sur le vrai fondement, de l'or, de l'argent, des pierres précieuses. (1 Corinthiens III.12.)

Si maintenant, nous essayons de remonter aux sources de ces manifestations religieuses, nous reconnaissons que s'il en est d'indigènes, que si l'on en voit sortir du sol même sur lequel leur cours se déroula, il en est d'autres qu'il faut aller découvrir dans des vallées étrangères et solitaires, où ces eaux jaillissantes qui vont ensuite arroser la plaine, déploient leur beauté quelquefois sauvage, à l'ombre, séculaire des hautes Alpes, et loin du regard du monde.
Sans nul doute, Dieu avait conservé en tous lieux, dans son Eglise, envahie par l'erreur et l'idolâtrie, quelques fidèles qui ne fléchissaient point entièrement le genou devant Baal. Tel fuit en France, au XIe siècle, l'illustre Bérenger, principal de l'école de Tours, dont Théoduin, évêque de Liège, parle dans une lettre adressée au roi Henri :

« Le bruit s'est répandu au-delà des Gaules et dans toute la Germanie, écrit-il, que Bruno, évêque d'Angers, et Bérenger, de Tours, renouvellent les anciennes hérésies, soutiennent que le corps du Seigneur n'est pas tant son corps que l'ombre et la figure de son corps, détruisant les mariages légitimes et renversant autant qu'il dépend d'eux le baptême des enfants. » (FLEURY, etc., t. XII, p. 575.)

Mais sans nul doute aussi, la vérité évangélique qui tendait à se faire jour était colportée en divers lieux par des hommes que les lieux mêmes, dans lesquels ils la propageaient, n'avaient pas vus naître.

En effet, cette hérésie, à peu près la même partout ou elle parait, est souvent attribuée aux séductions de nombreux émissaires de l'Antéchrist, répandus en diverses parties de l'Occident, à des hommes actifs et insinuants, qui séduisent le peuple indistinctement, etc. (Voir les citations précédentes.)

D'après ces données, on croit reconnaître que cette hérésie, dans beaucoup de lieux où elle est constatée, est l'oeuvre d'émissaires particuliers, disons le mot propre, de missionnaires. Or, nous voyons par les écrits des Vaudois, dont il sera amplement question ci-après, que l'oeuvre missionnaire était en honneur parmi eux, et meule une de celles dont leurs synodes s'occupaient, puisqu'ils assignaient de l'argent pour ceux d'entre eux que l'on destinait aux voyages. Ce fait, confirmé par divers autres témoignages des adversaires, serait déjà en faveur de la thèse que nous soutenons. Mais il y a plus. L'Italie est signalée deux fois comme la patrie de ces fauteurs d'hérésie. Nous venons de lire, en effet, qu'il est constaté que les hérétiques d'Orléans avaient été gagnés à l'hérésie par une femme venue d'Italie, et que le mouvement d'Arras était dû aux enseignements de quelques personnes attachées à la sainte Écriture et venues aussi d'Italie. (Ecrits des Vaudois, livre de la discipline, chap. IV, second alinéa. - LÉGER, etc., 1re part., p. 192. - PERRIN, Hist. des Vaudois, chap. IV. )

Il ne serait donc point impossible, et selon nous il est vraisemblable, que le mouvement religieux qui eut lieu au XIe siècle, et qu'on a injustement qualifié de manichéen, a été en grande partie un rayonnement de la lumière conservée dans le diocèse de Claude de Turin, sur le versant italien des Alpes. Nous croyons donc que les manifestations religieuses que nous venons de mentionner peuvent servir de preuve en faveur de la conservation d'une Eglise fidèle, au sein des Alpes italiennes. Mais nous allons bientôt en mettre de nouvelles et de plus concluantes sous les yeux du lecteur.

CHAPITRE VI.
MANIFESTATIONS RELIGIEUSES DU XIIe SIÈCLE.

Puissance de la foi. - Ecrits des Vaudois signalés. - Pierre de Bruis et Henri. - Champ de leur prédication. - Leur origine. - Leurs relations entre eux. - Champ d'activité d'Henri. - Arrêté et libéré. - Sa mort. - Succès des deux prédicateurs. - Hérétiques de Périgueux, - de Toulouse. - Dispute de Lombers. - Nouveaux progrès de l'hérésie. - Raymond de Toulouse. - Mention des Albigeois. - Doctrine de Pierre de Bruis et d'Henri. - Détails. - Hérétiques le long du Rhin, - à Cologne. - Arnulphe à Rome. - Abailard et Arnaud de Brescia. - Détails sur Arnaud. - Dénominations données aux hérétiques. - Celle de Vaudois ou Valdenses prévaut. - Témoignages de Rainier, - de Bernard de Foncald.

Le peu de succès qu'eurent les tentatives faites, au XIIe siècle, pour rétablir dans l'Eglise d'Occident les pures doctrines et y ramener l'esprit de l'Evangile, aurait pu faire craindre que la cause de la vérité ne fût entièrement et partout compromise, et que, des rangs éclaircis du résidu de l'Eglise fidèle, il ne surgit plus de courageux adversaires de l'erreur et de la superstition. Il ne restait plus, devait-il sembler, de chance de réussite après tant d'essais malheureux; et alors pourquoi marcher à une perte certaine? Mais la foi chrétienne espère quand, humainement parlant, il n'y a plus d'espérance. Elle espère, parce qu'elle croit en son divin chef. Elle attend la victoire, non du bras de la chair, mais de la puissance de celui qui lui crie : Parle, et ne te tais point; voici, je suis avec vous jusqu'à la fin du monde. Entraîné par la foi, fortifié par l'espérance, le racheté de Christ ne demande point : Sommes-nous en grand nombre? Il lui suffit de la promesse du Seigneur qui l'a lui-même sauvé; et seul, s'il le faut, il consacre sa vie à l'oeuvre du ministère, au salut des âmes. La crainte de la mort et les outrages ne sauraient le retenir. Nouveau saint Paul, il part à la conquête du monde, au nom de Jésus-Christ. Sa lettre de crédit et son excuse pour tant d'audace se résument dans ce peu de mots : J'ai cru, c'est pourquoi j'ai parlé.

Cette foi ne faisait point défaut aux faibles débris de l'Eglise fidèle. Si la lampe de vérité, qui brûlait encore à l'écart, était petite, sa flamme n'en était pas moins vive et bien nourrie, Dès l'an 1100, l'Eglise des Vallées Vaudoises formulait sa croyance, sa discipline, et reflétait sa vie dans des écrits que nous ferons connaître, avec une clarté et une précision qui n'annoncent nullement une origine récente. Ne nous étonnons donc pas de voir, à cette même époque, des missionnaires évangéliques, venant de ces contrées ou de leur voisinage, continuer l'oeuvre de leurs prédécesseurs.

Deux hommes attirent surtout notre attention. Ce sont Pierre de Bruis et Henri, son compagnon de travaux. Le premier était prêtre (1 ), le second est désigné souvent sous le titre de faux Ermite. Ils commencèrent à dogmatiser dans la Septimanie qui, selon Dupin, comprenait le Dauphiné et la Provence. De la Provence, ils passèrent dans le Languedoc et en Gascogne, d'où leur prétendue hérésie pénétra en Espagne, en Angleterre, etc. (V. Centuriateurs, etc., centurie XII, col. 832.)

Avant de les suivre dans leurs champs de travaux et de nous enquérir de la doctrine qu'ils enseignent, informons-nous de leur origine, car elle est déjà significative. Pierre de Bruis était du Dauphiné, et Henri, Italien. Nous avons vu, dans le chapitre précédent, que plusieurs manifestations religieuses étaient parties d'Italie. Nous avons reconnu, au chapitre IV, que les provinces au pied des Alpes, que les contrées de Verceil, de Piémont et l'Astesan, étaient entachées de l'hérésie manichéenne, c'est-à-dire, selon nous, des doctrines évangéliques. Henri, le faux Ermite, compagnon de Pierre de Bruis, est surnommé l'Italien, ce qui, nous l'avouons, ne prouve pas qu'il fût précisément des contrées mêmes accusées d'hérésie ; néanmoins, cette supposition ne nous parait point être présomptueuse", surtout si fou réfléchit que les relations d'Henri avec Pierre de Bruis et la conformité de leur doctrine seraient expliquées par le fait des rapports fréquents de voisinage, que le Dauphiné a soutenus de tout temps avec le Piémont, et les Vallées Vaudoises en particulier. Au XIIIe siècle, ces relations devaient être, plus intimes que jamais, puisque le Dauphiné possédait même quelques vallées sur le versant oriental des Alpes (vallées qui font partie du Piémont actuel), comme on le voit par un diplôme de l'an 1155, dans lequel l'empereur Frédéric accordait au Dauphin le droit de faire battre monnaie à Césanne dans la vallée de Suse. (Voir Histoire du Dauphiné, Genève, chez Fabry, 1772, t. I, passim et p. 93.) - On y voit d'ailleurs que la vallée de Pragela ou Cluson appartenait aussi au Dauphiné. Les Vallées Vaudoises se trouvaient ainsi comme enclavées dans le Dauphiné, dont elles étaient alors entourées de trois côtés. Connaissant ces faits géographiques et politiques, rien de plus facile que de s'expliquer l'origine de la doctrine prêchée par Pierre de Bruis, du Dauphiné, et par Henri, Italien, ainsi que leurs relations étroites. Il y a plus : en suivant d'un regard intelligent les travaux de ces deux illustres missionnaires, un scrutant leur vie et en examinant leur doctrine, on acquiert la certitude de leur affiliation au mouvement religieux des contrées subalpines, dont il a déjà été question, et dont il sera plus amplement fait mention dans les chapitres qui auront pour objet la doctrine et la vie des anciens Vaudois.

On a peu de détails sur les circonstances particulières, sur les luttes et les souffrances de l'un de ces deux grands serviteurs du Seigneur Jésus-Christ, savoir de Pierre de Bruis. On sait seulement qu'après vingt ans de prédication et de travaux pour établir et étendre le règne du Sauveur, il reçut la palme du martyre sur un bûcher, à Saint-Gilles, en Languedoc, l'an 1126. (Centurie XII, col. 832.)

Ou a plus de détails sur la vie aventureuse d'Henri. Après avoir travaillé quelque temps de concert avec Bruis, il s'en sépara, sans que nous ayons appris pourquoi. On peut croire que leur oeuvre étant bien acheminée, il fut jugé convenable qu'ils annonçassent isolément la bonne nouvelle du salut et la régénération, pour la conversion d'un plus grand nombre. Henri dirigea d'abord ses pas vers Lausanne. Il vint plus tard au Mans, avec deux autres Italiens. Ils marchaient nu-pieds, dans toutes les saisons, portant chacun un bâton surmonté d'une croix. L'époque de l'arrivée de Henri au Mans est incertaine. Dupin indique l'an 1110. Les auteurs sont mieux d'accord sur les effets de sa prédication dans cette ville. Henri obtint d'Héribert, qui était évêque du Mans et qui allait quitter momentanément cette ville, la permission de prêcher dans les temples en son absence. Sa prédication fit une vive impression sur ses auditeurs. Le peuple fut entraîné. Mais le clergé qui, dans les commencements, avait approuvé et fort goûté le frère étranger, ne tarda pas à changer d'opinion, lorsqu'il se fut aperçu que son crédit personnel était en baisse. La défense de prêcher davantage fut intimée à l'entraînant orateur. Le peuple exprima en vain son mécontentement, menaçant de ne plus vouloir d'autre pasteur. Henri, quoiqu'aimé et soutenu par la multitude, dut céder et s'éloigner. Du Mans il se rendit à Poitiers; puis, selon quelques-uns, à Périgueux, ensuite à Bordeaux, à Toulouse, et dans les quartiers où il avait déjà travaillé avec Bruis. (DUPIN, Nouv. Biblioth., t. IX, p. 101. - Recueil des Historiens des Gaules, t. XIV, p. 430. - Admonitio praevia... GIESLER... P. 442.)

L'an 1134, ayant été arrêté par l'ordre de l'archevêque d'Arles, il fut conduit par ce prélat au concile de Pavie, qui eut lieu cette même année. Condamné comme hérétique par cette assemblée, Henri fut mis en prison. Il en sortit cependant, sans que nous sachions comment, et il reparut dans le midi de la France. Alors on lui opposa saint Bernard, abbé de Clairvaux, homme éloquent et énergique, qui s'était fait une grande réputation par la direction supérieure qu'il avait donnée à son couvent, par son zèle, par divers miracles dont on lui attribuait l'honneur et par sa victoire sur Abailard qu'il fit condamner, au concile de Sens, en 1140. Par les efforts de cet abbé et du légat Albéric, envoyés à Toulouse pour comprimer l'hérésie, l'an 1147, Henri fut livré entre les mains de l'évêque de cette ville, et conduit, l'année suivante, au concile de Rheims. Condamné de nouveau, il fut encore jeté en prison, ou il mourut bientôt, après plus de quarante ans de fatigues et de travaux pour la cause du pur Evangile. Plusieurs de ces faits sont consignés dans la lettre de saint Bernard à Ildephonse ou Alphonse, comte de Toulouse et de Saint-Gilles, écrite à l'époque de sa mission. Si l'injustice de l'abbé de Clairvaux envers ses ennemis n'était pas bien connue, on s'étonnerait de l'entendre attribuer à des poursuites pour mauvaises moeurs, le brusque départ d'Henri de plusieurs villes, dans lesquelles il s'était arrêté; mais l'on sait assez que c'est à cause de sa prédication et de sa prétendue hérésie que ce confesseur de la foi était persécuté et contraint à s'enfuir. (D. BERNARDI Epistola, 241. - Acta Episcop. Cenomanensium., cap. XXXIII. - Mabillionis Analecta, t. III, p. 312. - PETRUS CLUNIACENSIS in Maxima Biblioth., P. P., t. XXII, col. 861 1034... - Histoire du Languedoc, par deux Bénédictins, t. II, p. 1020. - Recueil des Historiens des Gaules, t. XII, p. 547 et suiv.)

Les succès de Pierre de Bruis et d'Henri furent étonnants. L'oeuvre à laquelle ils travaillèrent, secondés par des frères dont le nom n'est pas venu jusqu'à nous, se consolida rapidement et s'étendit dans de nombreuses contrées, malgré les efforts d'une partie du clergé et des papes pour l'anéantir, jusqu'à ce qu'enfin, au XIIIe siècle, les pontifes romains soulevèrent contre elle ces persécutions si brutales et si sanglantes, connues sous le nom de croisades contre les Albigeois.

Les contrées que Pierre de Bruis et Henri avaient parcourues fourmillèrent bientôt d'hérétiques, même celles où ils s'étaient peu arrêtés. Par exemple, à Périgueux, ville qu'Henri traversa, en allant de Poitiers à Bordeaux, on découvrit, en 1140, et dans toute la contrée, nous apprend Héribert, un grand nombre d'hérétiques, qui prétendaient mener une vie apostolique. Un autre auteur contemporain, l'annaliste abbé Morgan, rapporte de son côté que, vers l'an 1163, de semblables hérétiques, qui aspiraient aussi à mener une vie apostolique, avaient fait de grands progrès dans le Périgord. (Mabillionis Analecta, t. III, p. 467. - Histoire du Languedoc, etc., dans le préambule du XIX. XIX.)

A Toulouse et autres lieux, où la doctrine nouvelle avait été semée, les efforts de saint Bernard, qui la combattait, eurent d'abord quelques succès, surtout au moment où l'Eglise naissante fut privée de son chef Henri, mort dans les prisons. Les temples catholiques, déserts auparavant, se remplissaient de nouveau; les hérétiques se cachaient ; la prédication de l'abbé de Clairvaux et ses prétendus miracles semblaient avoir subjugué les masses. Cependant, cet état de choses ne dura pas longtemps. Les historiens du Languedoc en conviennent :

« Saint Bernard eut le bonheur, disent-ils, de ramener alors à la foi ceux qui s'en étaient écartés; mais, malgré tous ses soins, l'hérésie des henriciens y demeura cachée; et elle s'y renouvela si fortement, quelques années plus tard, qu'elle y causa enfin une extrême désolation. » (Histoire du Languedoc, par deux Bénédictins, t. II, p. 447.)

La gravité de ce fait est confirmée par les actes du concile assemblé à Tours, l'an 1163. Le IVe canon, dans lequel il est ordonné aux évêques de Toulouse et des lieux voisins de surveiller les hérétiques, les mentionne dans son préambule de la manière suivante :

« Il s'est élevé, il y a longtemps, dans les quartiers de Toulouse, une damnable hérésie qui, se répandant peu à peu, de proche en proche, comme un cancer, a déjà infecté la Gascogne et les autres provinces en grand nombre.. » (Ad Labbeum,... Concili., t. X. col 1419.)

En 1165 ou en 1176 (les auteurs varient sur la date) (2 ), un concile tenu à Lombers fit comparaître les hérétiques, découverts dans la province de Toulouse et mentionnés sous le nom de bons hommes (boni homines). Interrogés en la présence de Pierre, archevêque de Narbonne, de Girard, d'Albi, de Gaucelin, de Lodève, et d'autres évêques, ils furent déclarés hérétiques, et livrés au bras séculier. Le principal d'entre eux s'appelait Olivier. Ils étaient en grand nombre. Les seigneurs partageaient leur opinion.

« Mais, nous disent les historiens bénédictins du Languedoc, la condamnation de ces hérétiques n'empêcha pas leurs progrès tant dans la province que dans les pays étrangers, et ils s'étendirent surtout en Bourgogne et en Flandre, sous le nom de Poplicains. Enfin, disent-ils ailleurs, l'erreur fit des progrès si étonnants qu'elle gagna la plupart des ecclésiastiques et de la noblesse du haut Languedoc, et d'une partie du bas. Raymond, comte de Toulouse, prince zélé pour la foi, résolut d'y remédier. Se rappelant les services de saint Bernard, rendus trente ans auparavant au comte Alphonse, son père, il s'adressa au chapitre général de Citeaux, assemblé en septembre 1177, et le pria de venir à son secours. Cette hérésie, ajoute-t-il, a tellement prévalu qu'elle a mis la division entre le mari et la femme, le père et le fils, la belle-mère et la belle-fille. Ceux qui sont revêtus du sacerdoce se sont laissés corrompre, les églises sont abandonnées et tombent en ruines, on refuse d'administrer le baptême ; l'eucharistie est en abomination... Pour moi, qui suis armé, des deux glaives, et qui me fais gloire d'être établi en cela le vengeur et le ministre de la colère de Dieu, je cherche en vain le moyen de mettre fin à de si grands maux, et je reconnais que je ne suis pas assez fort pour y réussir, parce que les plus notables de mes sujets ont été séduits et ont entraîné avec eux une grande partie du peuple.... J'implore donc, avec humilité, votre secours, vos conseils, vos prières, pour extirper cette hérésie. » (Histoire du Languedoc, etc., t. Il, p. 4-46.)

Plus tard, ce même comte Raymond adopta les principes, qu'il avait d'abord méconnus, et leur fit enfin le sacrifice de ses biens et de ses états, dans la terrible croisade dont son peuple et lui furent l'objet.

Nous n'entreprendrons pas de raconter l'histoire subséquente des prétendus hérétiques du Languedoc et des provinces voisines. Un tel objet mérite d'être traité à part, et il l'a été déjà par divers auteurs auxquels nous renvoyons le lecteur. Il nous suffit, pour le but que nous désirons d'atteindre, d'avoir montré la liaison des mouvements religieux du midi de la France, au XIIe siècle, avec les manifestations semblables du siècle précédent, et avec l'état religieux de quelques contrées du nord de l'Italie, du Piémont en particulier.

Mais, avant de terminer ce sujet, il nous reste à rendre compte des doctrines que, d'après le rapport de leurs adversaires, Pierre de Bruis, Henri et leurs compagnons d'oeuvre prêchèrent et propagèrent dans les contrées dont il vient d'être question.

Pierre-le-Vénérable, abbé de Clugny, attribue à Pierre de Bruis les cinq points de doctrine suivants, qu'il mentionne dans sa lettre IXe, intitulée : Contre les Pétrobrusiens, et adressée aux archevêques d'Arles et d'Embrun ainsi qu'aux évêques de Gap et, de Die.

1° Il (Bruis) nie que les enfants, avant l'âge d'intelligence, puissent être sauvés par le baptême de Christ, ni que la foi d'un autre puisse lui être utile, parce que, selon ceux de son opinion, ce n'est pas la foi d'autrui qui sauve, mais la propre foi de chacun avec le baptême, selon ce que dit le Seigneur : Celui qui aura cru et aura été baptisé sera sauvé ; mais celui qui n'aura pas cru ne sera pas sauvé.

2° Le second point consiste eu ceci : Qu'on ne doit construire ni temple, ni église, mais qu'on doit renverser ces édifices qui subsistent; que les lieux sacrés ne sont pas nécessaires aux chrétiens pour prier, parce que Dieu qui est invoqué entend et exauce ceux qui en sont dignes, que ce soit dans une taverne ou dans une église, sur la place publique ou dans un temple, devant un autel ou dans une étable.

3° Le troisième article prescrit de mettre en pièces les croix sacrées et de les brûler, parce que c'est la forme ou l'instrument qui a servi à torturer et à ôter si cruellement la vie à Jésus-Christ; qu'elle n'est digne ni d'adoration, ni de vénération, ni d'aucune supplication, mais que, pour la vengeance des tourments et de la mort de Christ, la croix mérite tout déshonneur, comme d'être coupée à coups d'épée et brûlée.

4° Non-seulement Bruis nie que le vrai corps et le sang du Seigneur soient offerts journellement et continuellement dans l'église par le sacrement, mais il déclare que ce sacrement n'est rien et qu'il ne doit pas être offert à Dieu.

5° Il (Bruis) se moque des sacrifices, des prières, des aumônes, et des autres bonnes oeuvres faites par les fidèles vivants en faveur des fidèles défunts, et il affirme que ces choses ne peuvent le moins du monde aider quelqu'un des morts.

« J'ai répondu à ces cinq points, ajoute Pierre-le-Vénérable, selon que Dieu m'en a accordé la grâce, dans la lettre que j'ai adressée à vos saintetés. » ( Maxima Biblioth., P. P., t. XXII, f. 1033.)

Le vénérable abbé continue ainsi :

« Mais après que le zèle des fidèles, en brillant Pierre de Bruis sur un bûcher, près de Saint-Gilles, a vengé le feu qu'il avait allumé et qui avait consumé la croix du Seigneur, après que cet impie eut passé du feu du bûcher au feu éternel, l'HERITIER de son hérésie, Henri (3 ), avec je ne sais quels autres, bien loin d'amender sa doctrine diabolique, la renforça encore. Et, comme j'ai vu dans Un VOLUME qu'on dit être sorti de sa bouche, non-seulement il a publié les cinq points de doctrine, mais un plus grand nombre encore. » (Même citation, f. 1034.)

Nous avons lu une nouvelle lettre aux prélats nommés plus haut, dans laquelle Pierre-le-Vénérable réfute les prétendues fausses doctrines, dont il vient de faire mention, en les qualifiant de renforcées dans leur tendance diabolique; mais, sauf quelques développements nouveaux, et sauf une critique du chant d'église, elles nous ont paru, à fort peu de chose près, les mêmes. (Voir, ibid., Max. Biblioth., P. P. y t. XXII, col. 1036. - 1048 à 1076. )

Les Centuriateurs de Magdebourg, qui ont extrait et recueilli les divers points de doctrine professés par les hérétiques du. midi de la France, au XIIe siècle, mentionnent en outre quelques autres articles de foi, par exemple,

sur la cène du Seigneur: « Que le corps et le sang de Christ n'étaient pas offerts dans la messe théâtrale, et que ce n'était point une oblation faite pour le salut des âmes; que les autels devaient être détruits; que la doctrine du changement des espèces était fausse; que la cène sacrée ne doit pas être donnée maintenant aux hommes, parce qu'elle a été donnée une seule fois par Christ aux apôtres. » Evidemment, cette dernière opinion est mal rapportée, puisque, comme nous allons le voir, par le témoignage de saint Bernard, les prétendus hérétiques du midi de la France prenaient la cène. Il s'agit sûrement du sacrifice expiatoire de Jésus-Christ qui n'a eu lien qu'une fois, et qui ne doit ni ne peut être renouvelé.

Sur le mariage : « Que les prêtres et les moines devaient se marier, plutôt que d'être la proie de l'impudicité, ou de se livrer à l'impureté. »

Sur les chants et les instruments de musique : «Que Dieu est moqué par ces chants que les prêtres et les moines font retentir dans les temples ; que Dieu ne peut être apaisé par des mélodies monacales. »

Sur les aliments : « qu'il est permis de manger de la viande le dimanche et les autres jours. »

Sur l'Ecriture sainte : « Que le bruit s'est répandu, dit l'abbé de Clugny, qu'ils ne reçoivent pas tout le canon, c'est-à-dire tous les écrits de l'Ancien et du Nouveau Testament;» de même il dit « qu'ils ne reçoivent que l'Évangile.»

Mais ici, nous ferons observer qu'une accusation aussi grave que celle que Pierre-le-Vénérable fait aux hérétiques, de ne recevoir pas tout le canon de l'Ecriture, repose sur un bien faible fondement, sur un "bruit répandu". Une telle accusation exige de plus fortes preuves, qu'un simple bruit public.

Il dit aussi : « Qu'ils croient au seul canon ; qu'ils n'accordent pas aux écrits des Pères la même autorité qu'à la sainte Ecriture. » ( V. Centuria XII, col. 832, etc. )

Les mêmes Centuriateurs ont aussi extrait des écrits de saint Bernard les erreurs qu'il a reconnues dans les hérétiques apostoliques. Nous traduisons : « Des apostoliques ou henriciens. Leurs dogmes, d'après saint Bernard, autant qu'on petit le deviner, sont:

1° Qu'on ne doit pas baptiser les enfants.

2° Qu'ils ont eux ( les apostoliques ) le pouvoir de consacrer chaque jour le corps et le sang de Christ à leur table, pour se nourrir, comme étant (eux) le corps de Christ et ses membres (4 ).

3° Que les personnes vierges seules peuvent se marier parce que Dieu a créé vierges l'homme et la femme.

4° Qu'il faut suivre la continence dans le mariage.

5° Que le feu du purgatoire n'existe pas. La raison en est que l'âme dégagée du corps passe ou au repos, ou a la damnation.

6° Qu'il ne faut pas prier pour les morts.

7° Qu'il ne faut pas demander les suffrages des saints qui sont morts.

8° Que celui qui est pécheur ne peut pas être évêque.

9° Qu'il ne faut manger ni lait, ni ce qui en provient, non plus que ce qui provient de procréation.

10°ils ne reconnaissent pas l'Eglise, la pontificale, et assurent qu'ils sont, eux, l'Eglise.

11° Que les serments ou jurements sont défendus. »

Saint Bernard cite encore beaucoup d'autres points de doctrine et opinions des apostoliques. Il dit entre autres :

Qu'ils rabaissent les ordres de l'Eglise, qu'ils ne reçoivent pas ses institutions, qu'ils méprisent ses sacrements et n'obéissent pas à ses commandements. »
Il remarque que ces doctrines ont été recueillies par ses propres investigations, en partie dans des altercations ou disputes, et en partie de la bouche de ceux qui étaient rentrés dans l'Eglise pontificale. Sur quoi, nous ferons remarquer, à notre tour, qu'il est à craindre que la prévention et l'animosité n'aient plus d'une fois reproduit inexactement et défavorablement les dogmes de ceux qu'on regardait comme hérétiques. Le lecteur a déjà fait de lui-même cette observation; car évidemment plusieurs opinions des hérétiques, mentionnées par Pierre de Clugny et par saint Bernard, sont incomplètes et présentées sous un jour qui n'est pas le leur. On n'a qu'à comparer celles qui sont analogues pour s'en convaincre. Voici ce qu'un autour contemporain, que nous avons déjà mentionné plus haut, Héribert, moine d'Angoulême, dit des hérétiques du Périgord et de Périgueux en particulier :
« Il s'est élevé dans la contrée de Périgueux un grand nombre d'hérétiques, qui prétendent mener une vie apostolique. Ils ne mangent pas de viande, ne boivent pas de vin, si ce n'est tous les trois jours et avec modération. Ils fléchissent le genou cent fois le jour. Ils ne reçoivent pas d'argent. Leur secte est fort perverse et cachée. Ils ne font point cas de la messe, et disent qu'il ne faut point prendre la communion, mais un morceau de pain. Ils n'adorent ni la croix ni l'image de Jésus-Christ. Ils empêchent plutôt ceux qui le font. Un grand nombre de gens ont déjà été séduits, non seulement des nobles qui abandonnent leurs richesses, mais aussi des clercs, des prêtres, des moines et des religieux.» (MABILLIONIS Analecta, III, p. 467 à 483.)

L'annaliste de Morgan, dans Thomas Gale, à la date de l'an 1163, s'exprime à peu près de la même manière. Il ajoute un trait remarquable de la puissance de persuasion et de la vie chrétienne qui était en eux ; c'est le seul que nous rapportions.

« Si des ignorants, dit-il, venaient à eux, au bout de huit jours, ils devenaient si habiles qu'ils ne pouvaient être surpassés, ni en instruction, ni en exemple. » (Recueil des Historiens des Gaules, t. XIII, p. 108. )
Le mouvement religieux et évangélique ne resta pas resserré dans les limites du midi de la France. Des manifestations assez semblables, bien que présentant sur d'autres points, au rapport des auteurs, quelques divergences, eurent lieu le long du Rhin, en Flandres, en Bourgogne, dans la basse Bretagne et ailleurs. Evervin, écrivant à saint Bernard, au sujet d'hérétiques découverts à Cologne, dont un grand nombre fut brûlé et l'autre rentra dans l'Eglise, s'exprime comme suit :
« Vous saurez, seigneur, qu'en rentrant dans l'Eglise, ils nous ont dit qu'ils sont une très grande multitude, répandue presque partout, et qu'ils ont dans leurs rangs de nos ecclésiastiques et de nos moines. Et ceux qui ont été brûlés ont avancé dans leur défense, que cette hérésie est demeurée cachée jusqu'à ces temps, depuis les temps des martyrs, et quelle a existé dans la Grèce et dans certains autres pays. »

Cette milice spirituelle, armée contre l'erreur pour le triomphe de la vérité, se recrutant depuis longtemps en secret, avec prudence et une sagacité quelque peu craintive, avait enfin, comme on a pu le voir déjà, entrepris une guerre plus ouverte, à mesure qu'elle avait vu s'accroître ses forces. Rome même, la résidence du pape, la forteresse de la superstition, avait vu son ennemi franchir ses portes et prêcher dans ses murs. C'est en 1128 que les discours d'un prédicateur étranger excitèrent autant de surprise que d'admiration on de haine. Son nom était Arnulphe, son origine est restée inconnue. Mais ce qu'on peut dire, c'est qu'un missionnaire vaudois n'eût pas prêché autrement. Au reste, écoutons ce qu'en rapporte Tritème :

« En ce temps-là, sous le Pape Honorius II, il vint à Rome un certain prêtre, nommé Arnulphe, homme d'une grande dévotion et prédicateur distingué. Pendant qu'il annonçait la Parole de Dieu, il reprenait la dissolution, le libertinage, l'avarice et le faste extrême du clergé. Il proposait à l'imitation de tous la pauvreté et la vie extrêmement intègre de Jésus-Christ et de ses apôtres. A la vérité, sa prédication fut approuvée par la noblesse romaine, comme celle d'un véritable, disciple de Jésus-Christ. Mais, d'un autre côté., elle l'exposa à l'extrême haine des cardinaux et du clergé, qui se saisirent de lui, de nuit, et le firent mourir secrètement. » (TRITÈME, ou Chronica insignis, p. 157. - LÉGER, IIIéme partie, p. 152, qui rapporte la chose un peu autrement, d'après Platine. )

Dans les rangs des antagonistes de Rome, de la superstition et des mauvaises moeurs, l'on vit aussi des hommes dont les principes ne découlaient peut-être pas toujours d'une foi simple au pur Evangile de Christ. Tel avait été Abailard en France; tel fut Arnaud de Brescia, en Italie. Ce dernier osa, comme Arnulphe, attaquer Rome dans Rome même. Un mot sur sa vie et sur son oeuvre. Originaire de Brescia (Brixia), dans la Lombardie, il a pu avoir connaissance des doctrines vaudoises ; cependant l'histoire ne nous le dit pas. Elle nous apprend simplement que c'est en France, auprès du fameux Abailard, qu'il se forma. Sa carrière fut fort aventureuse, et son oeuvre semble avoir été autant politique que religieuse. Ayant pris l'habit de moine à son retour dans sa patrie, il se mit à prêcher. Excommunié au concile de Latran, sous Innocent II, l'an 1139, il dut prendre la fuite. Retiré en Suisse, à Zurich, il y répandit ses principes. Dénoncé par saint Bernard à l'évêque de Constance, il fut inquiété dans sa retraite et repassa en Italie. Il était à Rome, en 1145, sous Eugène IV. Saint Bernard de Clairvaux écrivit encore contre lui au cardinal Guidon, l'avertissant

« que sa conversation était de miel et sa doctrine un poison. - Il a, dit-il encore, une tête de colombe et une queue de scorpion. » Dans sa lettre à l'évêque de Constance, saint Bernard avait rendu involontairement un bon témoignage à son ennemi, en disant : « Je voudrais qu'Arnaud de Brescia eût une doctrine aussi saine que sa vie est austère, et, si vous voulez le connaître, c'est un homme qui n'est ni mangeur ni buveur ; avec le diable seul il est affamé et altéré du sang des âmes. »
(Ceci se rapporte au zèle d'Arnaud à convertir le monde à ses doctrines.) Sa prédication portait incessamment sur l'abus criant de, la puissance et des richesses du clergé. Selon Otton de Freisingen, Arnaud prêchait « que les clercs qui avaient des propriétés, les évêques qui possédaient des régales, les moines qui avaient des possessions, ne pouvaient être sauvés (5 ). Que toutes ces choses appartenaient au prince, et que sa bénéficence ne devait les octroyer qu'à des laïques. » Le poète Guntherus ajoute :
« qu'Arnaud méprisait les mets délicats, l'éclat des vêtements., les plaisanteries déplacées et les joies bruyantes du clergé, le faste des pontifes, les moeurs entièrement relâchées des abbés, l'orgueil des moines. »

Après avoir réussi à se cacher longtemps à Rome, où ses opinions politiques étaient fort goûtées par les Romains, il fut enfin arrêté, en 1155, et brûlé dans cette ville par ordre du préfet Pierre. Ses cendres furent jetées dans le Tibre, afin que ses adeptes ne pussent pas en faire des reliques. (OTTON DE FREISINGEN, p. 248. - NATALIS, t. VII, p. 88, 89. - DUPIN et FLEURY...)

Tous ces antagonistes de Rome, qui soutinrent, au XIIe siècle, la cause de la vérité, et qui étaient liés les uns aux autres par une origine analogue ou commune, ainsi que par des traits de ressemblance de plus d'un genre, ont reçu de leurs ennemis, outre le nom commun d'hérétiques, des dénominations particulières. Il paraîtrait aussi qu'ils se désignèrent quelquefois eux-mêmes par des noms de leur choix.

Flétris au XIe siècle du nom de manichéens, comme fauteurs des anciennes hérésies, ils furent appelés apostoliques, au XIIe siècle, à cause de leur prétention à mener une vie digne de celle des apôtres. Saint Bernard désigna surtout ainsi, par ironie, soit les disciples de Pierre de Bruis et d'Henri, soit les sectaires de Cologne. Dès la seconde moitié du XII, siècle, de nouvelles dénominations furent ajoutées aux précédentes, à mesure que le vent de la prétendue, hérésie souffla sur des contrées nouvelles, et que quelque circonstance particulière modifia en apparence, plus encore qu'en réalité, le cours de cette réforme. Ils portèrent en divers lieux le nom de cathares ou de purs, à cause de la pureté à laquelle ils aspiraient (6 ). En Flandres, celui de piphles, dont nous ignorons l'étymologie ; en plusieurs localités, en France, celui de texerans ou tisserands, d'après le métier d'un grand nombre d'entre eux. Les hérétiques d'Aquitaine qui passèrent en Angleterre, vers l'an 1160, furent appelés poplicains, ainsi que ceux de Vezelay, peut-être parce qu'en attaquant le formalisme pharisien ils faisaient ressortir l'humilité, la repentance et la foi du publicain de l'Evangile. Le nom de patarins ou paterins, donné en Italie, et aussi en France, à ces mêmes personnes, dérive du nom d'un quartier de Milan où l'on relégua, en 1058, les prêtres mariés, pour y célébrer leur culte (7 ); ou plutôt encore il est synonyme de persécutés, ou de réservés pour la persécution, du verbe pati qui signifie souffrir (8 ). Il paraîtrait qu'on désigna les hérétiques voyageurs ou missionnaires, du nom moqueur de passagins (9 ). On les appelait aussi bons-hommes ( boni homines) en Allemagne et en France. Selon Gretser, dans la répression des novateurs de Mayence, l'inquisition leur demandait : « Combien de fois t'es-tu confessé aux hérésiarques, c'est-à-dire à ces bons-hommes qui sont venus à toi en secret, se prétendant appelés, en la place des apôtres, à parcourir le monde de lieu en lieu pour y prêcher, confesser, etc. (10) ? » Ces mêmes bonshommes étaient aussi appelés parfaits (perfecti) par leurs coreligionnaires; ce qui indiquait leur supériorité éprouvée sur les simples fidèles, désignés par le nom de consolés ( consolati ), en raison de la paix du coeur que l'Evangile leur procurait (11 ). Le nom injurieux d'insabbatés (mentionné pour la première fois par Eberard de Béthune, sous cette forme : xabatatenses, de xabatata, espèce de chaussure) leur fut aussi donné, parce que, dit le père Natalis,

Ils ne célébraient aucun sabbat, aux jours de fêtes, et qu'ils ne discontinuaient pas leurs travaux les jours solennels consacrés, chez les catholiques, à Christ, à la bienheureuse vierge et aux saints. (Maxima Biblioth., P. P., t. XXIV, col. 1520 et passim 1572, etc. - P. NATALiS Alexandri, etc., t. VII, p. 94, 95.)

Ce fut surtout dans le siècle suivant, quoique l'on en puisse citer déjà bien des exemples dans le XIIe, que les amis des doctrines prétendues nouvelles furent désignés par les noms de leur patrie ou de leurs chefs particuliers. Tels furent ceux d'hérétiques provençaux, toulousains, agenois, albigeois, picards, lombards, bohémiens et pétrobrusiens de Pierre de Bruis, henriciens d'Henri, arnaldistes d'Arnaud de Brescia, arnoldistes d'un compagnon de Valdo, léonistes de Léon, etc., etc.

Enfin, et surtout, nous devons mentionner la dénomination la plus célèbre et la plus digne de toute notre attention, celle de Vaudois, qui fut habituellement donnée par les auteurs catholiques, dès le XIIIe siècle, non à quelqu'une des subdivisions de la secte prétendue hérétique, mais à la secte entière. Un seul témoignage suffira, entre plusieurs, pour nous convaincre de la généralité de cette désignation ; c'est le livre qu'a écrit, vers l'an 1254, un célèbre inquisiteur, Rainier ou Reinier Sacco, de l'ordre des frères prêcheurs, qui persécuta les chrétiens opposes à Rome. Cet ouvrage, qui traite de toutes les hérésies et impiétés prétendues, attribuées aux cathares, aux paterins, aux toulousains, aux albigeois, aux passagins, aux pauvres de Lyon, aux arnaldistes, etc., en un mot, aux sectaires du XIIème siècle, est intitulé : Livre de Rainier, de l'ordre des prêcheurs, contre les hérétiques vaudois (valdenses). D'où il résulte que, dès le commencement du XIIIe siècle, le nom de Vaudois servait à désigner tous les prétendus hérétiques de l'époque.

Il y a plus, un auteur du XIIe siècle, Bernard de Foncald ( Fontis-Calidi), près de Saint-Pons, en Languedoc, qui a écrit, selon Dupin, vers l'an 1180, nommait Vaudois ces mêmes hérétiques, appelés bons-hommes dans les actes du concile de Lombers.

« Ces Vaudois, dit-il, quoique condamnés par le même souverain pontife (Lucius II), continuèrent à vomir, avec une audace téméraire, au long et au large, dans le monde entier, le poison de leur perfidie. C'est pourquoi le seigneur Bernard (12), archevêque de Narbonne, s'opposa à eux (au concile de Lombers, étant évêque de Lodève ), au nom de l'Eglise, comme une forteresse; en effet, ayant assemblé un bon nombre de clercs et de laïques, de religieux et de séculiers, il les appela en jugement. En un mot, après que leur cause eut été examinée avec un grand soin, ils furent condamnés. » Le recueil des Historiens des Gaules, dans un résumé qui précède les actes du concile, confirme en partie les faits mentionnés ci-devant. ( Voir la citation à la marge, et Maxima Biblioth., P. P., t. XXIV, p. 1585-1586. )
Ce nom de Vaudois ( Valdenses ), donné aux hérétiques du midi de la France, par un auteur contemporain et de la contrée, est une nouvelle preuve de l'origine commune des manifestations religieuses en deçà et au-delà des Alpes, une confirmation de ce que nous avons rapporté, au commencement de ce chapitre, des relations étroites qu'ont eues certainement Pierre de Bruis et Henri avec les chrétiens des Vallées du Piémont avec les héritiers des principes de Claude de Turin et des amis de Vigilance.

(1) Il serait intéressant de savoir quelle était la nature de sa prêtrise : s'il avait reçu les ordres d'un chef connu, ou s'il était de ceux que l'on persécutait et que l'on a appelés quelquefois acéphales.
(2) D'après Usserius, ce fut en 1176. D'après le Recueil des Historiens des Gaules, en 1165.
(3) Le lecteur est prié de donner son attention à ces paroles et aux suivantes, car elles prouvent la relation étroite de Pierre de Bruis avec Henri, et de leur doctrine.
(4) On lit dans le sermon XIIIe d'Ekbert, abbé de Saint-Florin, les paroles suivantes relatives aux hérétiques de Cologne, de la même époque : « Ils disent qu'eux seuls font le corps du Seigneur à leurs tables.
« Mais ils cachent une ruse sous ces paroles ; car ils n'entendent pas le vrai corps de Christ, mais ils appellent corps de Christ leur propre chair. »
(5) Ceci est entièrement conforme aux principes des apostoliques ou 'Vaudois.
(6) On peut trouver des détails dans USSERIUS, Gravissimae Questionis, p. 269 et suiv.
(7) Selon SIGONIUS, de Reyno Italico, liv. IX.
(8) Selon Dr VINEIS, Epist., liv. I, epistola 27, soit 96.
(9) Voir USSERIUS, p. 306.
(10) Maxima Biblioth., P. P., t. XXIV, col. 1520, etc. - Historiens des Gaules, t. XIII, p. 173, etc.
(11) USSERIUS, p. 293.
(12) Ce Bernard Gaucelin, évêque de Lodève, dirigea à Lombers l'accusation contre les bons-hommes, prononça la sentence.... Il devint archevêque de Narbonne en 1181. Il ne figure pas dans d'autres conciles. (Voir Historiens des Gaules, t. XIV, p 430 et suiv. )

CHAPITRE VII.
PIERRE VALDO - ORIGINE DU NOM "VAUDOIS"

Trois étymologies proposées. - Valdenses dérivé à tort de Valdo (version catholique) - Qui fut Pierre Valdo. - Sa personne, - son nom, oeuvre de Pierre Valdo, mort de Pierre Valdo. - Valdenses, dérivé de vallis vallée. - Témoignage d'Eberard, - de Bernard de Foncald. - Étymologie préférable du mot Vaudois. - Cette dernière origine justifiée.

La clarté historique, et ce qui est plus important encore, la vérité, réclament également une connaissance exacte de l'origine du nom de Vaudois, donné aux prétendus hérétiques du XIIe siècle et des siècles suivants, en France, au nord de l'Italie et en Allemagne.

Trois étymologies principales en ont été données. Selon quelques-uns, il dériverait de Valdo, dont les disciples ont été appelés pauvres de Lyon, et serait synonyme de cette dernière dénomination. Selon d'autres, Vaudois dériverait de vaux ou vallées, Comme Vallenses, du mot latin vallis, vallée, et Valdenses de plus généralement usité), de vallisdensa, vallée touffue. Pour d'autres, enfin, le nom de Vaudois serait une épithète injurieuse, synonyme de sorcier.

Reprenons chacune de ces étymologies.
Alain de l'Ile ou de Lille, qui vivait à la fin du XIIe siècle et au commencement du XIIIe, selon l'opinion la plus commune (1), s'exprime comme suit

« Il y a certains hérétiques qui feignent «être justes, tandis qu'ils sont des loups couverts d'une peau de brebis... Ils sont appelés Valdenses, du nom de leur chef Valdus. »

Pierre de Vaux Cernay ou Sernay, auteur connu du commencement du XIIIe siècle, parle dans son Histoire des Albigeois, des Vaudois qui auraient été répandus parmi eux.

« Il y avait outre cela, dit-il, des hérétiques appelés Valdenses, du nom d'un certain Valdius de Lyon. » ( Petri MONACHI, caenobii vallium Cernaii, etc., Historia Albigensium, cap. II, apud DUCHESNE.)

Cet auteur indique, comme une des quatre marques qui distinguent les Vaudois, les sandales qu'ils portent à la manière des apôtres. Mais cet usage remonte à une date plus ancienne que celle qu'il lui assigne, en la rapportant à Pierre Valdo, puisque les compagnons d'Henri, promoteurs de la secte des albigeois, en portaient déjà, aussi bien que les missionnaires vaudois, appelés souvent xabatatenses, de xabatata, comme il a été dit dans le chapitre précédent.

Les auteurs catholiques subséquents ont tous admis cette étymologie, que nous rejetons avec raison, comme on le verra. Mais avant de formuler notre preuve, nous devons faire connaître Pierre Valdus ou Valdo et son oeuvre.

Pierre, marchand et citoyen de Lyon, appelé aussi par les historiens Pierre Valdo, Valdus, Valdius, Valdensis ou Valdecius (2) et Valdesius, vivement frappé de la mort subite de l'un de ses amis, dans une réunion de plaisir, prit la résolution de renoncer au monde et de travailler désormais uniquement à son salut (3). Luther, le célèbre réformateur de l'Allemagne, au XVIIe siècle, entra au couvent et chercha les choses du ciel, à la suite d'un événement semblable (4). Pierre donna toute son attention à la lecture de la Bible. On dit même qu'il en traduisit quelques livres du latin en langue vulgaire. Il se livra aussi à l'étude des Pères de l'Eglise. Etienne de Borbone ou de Bellavilla, qui nous donne ces détails, ajoute :

« Ce citoyen (de Lyon), ayant lu souvent ces sentences et les ayant gravées dans sa mémoire, se proposa de suivre la perfection évangélique comme les apôtres l'avaient observée. Après avoir vendu tous ses biens, par mépris du monde, il distribua aux pauvres l'argent qu'il avait amassé, et osa usurper l'office des apôtres ; prêchant, dans les rues et sur les places publiques, l'Evangile et les choses qu'il avait apprises de mémoire. Il encourageait hommes et femmes à en faire de même, les rassemblant auprès de lui, et les affermissant dans la connaissance des Evangiles. Il envoyait même prêcher dans les campagnes environnantes des hommes de tous les métiers, même les plus vils. Ces hommes et ces femmes, ignorants et illettrés, parcourant les campagnes, pénétrant dans les maisons de la ville et prêchant sur les places publiques, même dans les églises, provoquaient les autres à faire de même. » (Maxima Biblioth. P. P., t. XXV, p. 264. - Stephanus de BORBONE, alii de BELLAVILLA, Liber de septem Donis Spiritus Sancti, IV,, part., cap. XXX, apud ECHARD, t. 1.)

Le détachement du monde et le zèle pour l'avancement du règne de Jésus-Christ, selon l'Evangile, sont les caractères distinctifs du mouvement religieux encouragé par Pierre, le marchand de Lyon. C'est par allusion au premier de ces caractères, le plus saillant aux yeux des amis du monde et des richesses, que les disciples d'un homme qui s'était appauvri pour suivre Jésus, ont été appelés pauvres de Lyon. Les grands succès qu'avait eus, pour la conversion des âmes, la vie vraiment apostolique de l'ancien négociant, attirèrent rapidement sur lui et sur ses adhérents une vive persécution. Anathématisé et poursuivi par Jean de Bollesmanis ou de Belles-mains, archevêque de Lyon, Pierre s'enfuit en Picardie, où il s'arrêta quelque temps. Il se rendit ensuite dans la Vindelicie, la Souabe et la Bavière actuelles, où il séjourna longtemps, et enfin alla mourir en Bohème. (USSERIUS, etc., p. 266, qui Cite DE THOU, Histoire, etc., ch. V.)
Pierre, marchand de Lyon, peut être considéré comme le plus éminent continuateur de l'oeuvre de Pierre de Bruis et d'Henri.

Reprenons maintenant notre dissertation sur le nom de Vaudois, que les auteurs catholiques font dériver de celui de Pierre Valdo, comme s'il était le chef de la secte vaudoise et l'auteur de cette prétendue hérésie.

Les Vaudois, disent-ils, ont reçu leur nom de celui de Pierre Valdo.

1° Nous observons que, dans les canons des conciles et autres documents officiels, relatifs aux disciples de Pierre, marchand de Lyon, ceux-ci ne reçoivent jamais la qualification de Vaudois, mais qu'ils sont toujours désignés par le nom de pauvres de Lyon. Le nom de Valdo n'y est pas mentionné davantage. Un traité d'un auteur anonyme, cité dans Martène, sur l'hérésie des pauvres de Lyon, ne donne jamais aux disciples de Pierre le nom de Vaudois; bien plus, il ne donne pas à lui-même le nom de Pierre Valdo, mais celui de Pierre Valdensis (5), ce qui est bien différent ; car cette désignation, équivalant à un adjectif, signalerait l'origine des opinions religieuses de celui au nom duquel elle est ajoutée.

2° Nous observons ensuite que Pierre, marchand de Lyon, n'a pas été l'auteur du mouvement religieux qui se manifesta en France dès avant le commencement du XIIe siècle, puisqu'il ne prêcha que vers l'an 1180, et que, si les prétendus hérétiques de l'Agenois, de Toulouse, d'Albi et d'ailleurs, ont été appelés Vaudois, ce nom n'a pu leur être donné à cause de Pierre Valdo, celui-ci n'ayant point été leur chef.

3° Le nom de Vaudois ne peut pas venir de celui du marchand de Lyon, car le nom de Valdo ne fut jamais le sien. Au temps où il vivait, vers l'an 1180, c'était encore l'usage de n'avoir qu'un nom, celui de baptême; les noms de famille n'avaient pas pris naissance. Au nom de baptême on ajoutait souvent, il est vrai, une désignation particulière, par exemple, le nom du domicile ou de la profession. Par cette qualification, l'individu en question était suffisamment distingué de tout autre. Or, notre prétendu chef de la secte des Vaudois, dont le nom était Pierre, est ordinairement désigné par l'un des qualificatifs suivants : Pierre, citoyen de Lyon; Pierre, marchand ou négociant de Lyon.

On a dit que le qualificatif Valdo, donné quelquefois et postérieurement à Pierre, indiquait son lieu d'origine, et on l'a voulu faire synonyme de natif de Vaud, ou de Valdum, ou de Vaudram, qui aurait été un bourg du Lyonnais. Mais pourquoi cette double désignation de lieu? Pierre était déjà suffisamment, et à bon droit, distingué par celle de citoyen ou de marchand de Lyon, comme il l'était réellement. D'ailleurs, Valdo serait un bien mauvais dérivé de Valdum ou de Vaudram, dans la supposition gratuite qu'il fût originaire d'un tel bourg. Il aurait du moins fallu dire Valdunensis, Vaudramensis. Et même, si ce nom de Valdo dérivait de son lieu d'origine, pourquoi cette incertitude dans la désignation et dans l'orthographe? Car, Pierre est appelé Valdo, Valdus, Valdius, Valdensis, Valdecius et Valdesius etc. (USSERIUS P. 159.)
Un surnom aussi indécis, aussi varié dans sa forme, aussi rarement employé, du vivant de Pierre (6), marchand de Lyon, pour le désigner, ne saurait être considéré comme la racine d'un nom aussi précis et aussi invariable que celui de Vaudois, donné à la prétendue secte qui envahit la France, l'Allemagne, l'Italie, l'Espagne, etc., au XIIème siècle ; tandis que cette indécision, dans la prononciation et l'orthographe du nom appellatif Valdo, s'explique assez facilement lorsqu'on y voit un surnom synonyme de Vaudois, un adjectif équivalant de celui-ci : Pierre le Vaudois.

4° Un rapprochement de dates nous conduit au même résultat, en nous montrant que des hérétiques vaudois, en latin Vallenses ou Valdenses, étaient connus et signalés avant le temps de Valdo.
Il est authentiquement reconnu que c'est l'archevêque Jean de Bollesmanis ou de Belles-mains, qui a anathématisé Pierre Valdo et ses disciples, et il est constant que ce prélat a obtenu le siège de Lyon, en 1181. Cette date coïncide d'ailleurs avec celle de 1184, date de la réunion, à Vérone, du concile qui, sous Lucius III, condamna les pauvres de Lyon pour la première fois.

Ce n'est donc, au plus tôt, que dès l'an 1181, que les hérétiques auraient été appelés Vaudois, de Pierre Valdo, leur prétendu chef.

Or, nous pouvons citer deux auteurs qui font mention des Vaudois avant la date de 1181. Ce sont les deux suivants : Eberard de Béthune qui, selon Dupin, florissait l'an 1160, et qui, parlant des hérétiques, dit :

« Certains d'entre eux s'appellent Vallenses, parce qu'ils habitent dans une vallée de douleurs ou de larmes, et exposent à la risée les apôtres, etc. » (Maxima Biblioth., P. P., t. XXIV.)

Bernard, abbé de Foncald, déjà cité, s'exprime ainsi sur le même sujet:

« Pendant que le Pape Lucius, de glorieuse mémoire, était chef de la sainte Eglise romaine, de nouveaux hérétiques levèrent subitement la tête. Ils reçurent un nom qui était le présage de leur avenir. Ils furent appelés Valdenses, d'une vallée sombre (touffue), parce qu'ils sont enveloppés de ténèbres profondes et épaisses. Ces hérétiques, quoique condamnés par le souverain pontife que l'on vient de nommer, ne cessèrent pas de vomir leur perfide poison, en tous lieux, dans le monde, avec une audace téméraire. ».
L'auteur de ces lignes, ayant dédié le livre dont elles sont tirées à Lucius III, qui fut pape de 1181 à 1185), et y faisant mention d'un autre pape du même nom, déjà défunt, Lucius, de glorieuse mémoire, parle donc de faits arrivés avant 1144, date de la mort de Lucius II (7).

Les Valdenses ou Vaudois étaient donc déjà connus sous ce nom, avant 1144, et par conséquent bien avant Pierre Valdo, puisque celui-ci ne fut poursuivi comme qu'après 1181, sous Jean de Belles-mains qui l'anathématisa, et qui n'avait été nommé archevêque de Lyon qu'à cette dernière date. (V. BERNARD ..., in, Maxima Biblioth., P. P., t. XXV.)

Mais, dans les rapprochements que nous faisons, il y a plus qu'une affaire de dates. Le témoignage d'Eberard de Béthune et de Bernard de Foncald démontre, d'une autre manière encore, le peu de fondement, la vanité, le néant de l'opinion catholique, qui fait dériver de Pierre Valdo l'hérésie vaudoise et le nom de Vaudois. Alors même que l'on pourrait affaiblir la preuve précédente, en arguant de l'incertitude de telle ou telle date, il n'en resterait pas moins certain que deux auteurs antérieurs à Pierre Valdo (ou contemporains ou même postérieurs, si l'on veut, peu importe), en nommant la secte des Vaudois, ne font nullement mention de Pierre Valdo, et que, loin de faire dériver le nom des sectaires du nom d'un de leurs chefs, ils lui assignent une origine toute différente et locale.

Nous dirons donc à nos antagonistes : Si vous reconnaissez que les écrits d'Eberard et de Bernard sont antérieurs à Pierre Valdo et à son oeuvre, avouez donc que, puisque ces auteurs nomment la des Vaudois, celle-ci est antérieure à Pierre Valdo, et que le nom de Vaudois ne dérive point du sien. Ou, si vous soutenez qu'Eberard et Bernard sont contemporains de Pierre Valdo ou postérieurs, avouez que puisqu'ils reconnaissent à la secte des Vaudois une autre origine, eux qui pouvaient être mieux informés de la vérité que vous, le nom de Vaudois ne dérive point de Pierre Valdo.

Nous croyons donc avoir prouvé que le nom de Vaudois, donné par les écrivains catholiques aux chrétiens prétendus hérétiques du XIIe siècle, ne dérive point du nom de Pierre Valdo. Nous croyons plutôt, que Pierre, citoyen et marchand de Lyon, a été appelé Valdo, a cause de la ressemblance de son oeuvre avec celle des VAUDOIS, et peut-être aussi, parce qu'il leur aurait été affilié, et aurait été instruit en partie par eux; conjecture qui n'est ni impossible, ni improbable, mais que nous ne développons pas davantage (8).
L'opinion catholique sur l'origine du nom de Vaudois est donc erronée.

On a donné une autre étymologie du nom de Vaudois. Eberard de Béthune, vers l'an 1160, dit :

« Certains hérétiques s'appellent Vallenses (de vallis, une vallée), parce qu'ils habitent dans une vallée de douleur ou de larmes; » Bernard de Foncald, vers l'an 1180, dit : « Ils furent appelés Valdenses (de vallis-densa, vallée ombragée), d'une vallée sombre, parce qu'ils sont enveloppés de ténèbres profondes et épaisses. »
Parmi les modernes, Léger, dans son Histoire générale des Vaudois, fait dériver de Vaux ou de Val, le nom de Vaudois; et un vieux pasteur de la vallée de Saint-Martin, dans le territoire actuel des Vallées Vaudoises, a déclaré que, selon la tradition, la vallée qu'il habite s'appelait, autrefois, Val-Ombreuse. Sans repousser absolument une étymologie qui repose sur la nature des lieux qu'habitent les Vaudois, et même en reconnaissant qu'elle a pour elle une apparence de fondement pour les mots latins Vallenses et Valdenses, cependant, quant au mot français Vaudois, nous nous rangeons à celle que donne la Noble Leçon.

En effet, la Noble Leçon, ce monument vénérable et original de l'antique Eglise vaudoise, assigne au nom de Vaudois une autre étymologie, la troisième que nous indiquions et la dernière que nous ayons à examiner. Ce précieux témoin de la foi des Vaudois, qui date de l'an 1100 (NDE: avant la naissance de Pierre Valdo!), s'exprime comme suit, dans les vers 368 à 372, que nous allons traduire : « Que s'il y a quelqu'un qui aime et craigne Jésus-Christ, qui ne veuille maudire, ni jurer, ni mentir, ni paillarder, ni tuer, ni prendre le bien d'autrui, ni se venger de ses ennemis, - ils disent qu'il est vaudès et digne de punition (châtiment). »

Pendant longtemps, on n'a vu dans cette dénomination de vaudès, que le nom de Vaudois. Mais on a reconnu aujourd'hui qu'elle renferme une sanglante injure, et qu'elle équivaut à une accusation de sorcellerie. Le nom de vaudès a bien, en effet, dans la langue romane, le sens de sorcier : il n'est pas encore hors d'usage avec cette signification dans le patois du canton de Vaud.

Cette interprétation s'appuie sur d'autres preuves encore. Rubis, cité par Perrin, dit en propres ternies :

« Quand on parlait d'un sorcier, on l'appelait vaudès. »
On lit dans Mezeray, Histoire de France, au sujet de Jeanne d'Arc, alors au pouvoir des Anglais, l'an 1430 :
« Cette partie de l'université, qui était demeurée à Paris, lâche esclave de la tyrannie anglaise, fit aussitôt instance qu'on la mit entre les mains des gens d'église pour lui faire son procès, comme à une vaudoise, enchanteuse, hérétique, abuseuse, etc. »
L'épithète de vaudoise est placée côte à côte de celle d'enchanteuse, etc. ( MEZERAY.... p. 17. )

Le moine Belvédère, dans sa relation à la très-illustre congrégation de la Propagande de la foi (de propaganda fide), imprimée à Turin, en 1631, attribue la sorcellerie aux Vaudois, dans ce passage (9):

« Les infortunées vallées de Luserne, Angrogne, Saint-Martin et Pérouse, par l'effet du voisinage de la France avec l'Italie, soit par l'effet des montagnes qui les rendent naturellement très-fortes, ont toujours été sujettes à divers fléaux, soit de sauterelles hérétiques, soit de chenilles infidèles (sans foi), de rouille ou de sorcellerie. » (BELVÉDÈRE..., eh. XIV, p. 242.)

On le voit clairement par ce rapport d'un inquisiteur de Rome, les Vallées, où se trouve actuellement le principal résida de l'Eglise vaudoise, sont accusées d'avoir toujours été entachées de sorcellerie, etc.

Dans les temps d'ignorance, des prêtres fanatiques ont accusé de rapports secrets avec les esprits de ténèbres ceux qu'une foi éclairée ou l'incrédulité éloignaient des temples catholiques (10). La superstition romaine et un cruel système de persécution désignèrent trop et trop souvent, comme sorciers, aux fureurs d'un peuple ignorant, des hommes, dont la vie n'avait aucun rapport avec les sentiments et les actes qu'on leur attribue (11). Or, puisque c'est un fait certain que les Vaudois ont été souvent désignés comme sorciers à la haine populaire, faut-il s'étonner qu'au temps où la superstition et l'ignorance arrivèrent à leur comble, aux Xe et XIe siècles, un nom aussi odieux leur ait été généralement donné et qu'il leur soit resté ? Comment se refuser de croire à un tel abus de la parole, lorsqu'on lit dans l'auteur anonyme, cité par Martène et Durand, et qui a écrit vers l'an 1447, que

les Vaudois, au moyen de maléfices diaboliques, s'assemblaient subitement de nuit, étant transportés promptement en grand nombre, dans quelque forêt, ou lieu désert, etc. » ( Veterum Sciptorurn et Monumentorum, à ( MARTÈNE et DURAND, t. V, Col. 501.)

L'origine attribuée au nom de Vaudois par la Noble Leçon nous parait donc justifiée par les faits. Il serait intéressant et précieux, sans doute, de savoir à quelle époque la petite Eglise fidèle a reçu un nom aussi injuste et aussi odieux; mais nous manquons de données sur ce point. Tout ce que nous savons, c'est qu'il est antérieur au XIIe siècle, étant déjà mentionné dans la Noble Leçon, écrite l'an 1100, comme l'indique l'auteur lui-même.

(1) Selon Bossuet, il serait mort en 1202; selon Natalis, en 1181; selon Cave, il aurait fleuri en 1215; selon de Visch, il serait mort en 1294.
(2) D'après USSERIUS. Gravissimae Quaestionis, p. 159.
(3) C'est l'opinion de Rainier que nous suivons. Polichdorf et un anonyme du recueil des Historiens des Gaules, rapportent le fait autrement.
(4) Consulter l'excellent ouvrage de M. MERLE, sur la Réformation.
(5) C'est-à-dire, le Vaudois.
(6) Nous supposons qu'il a été employé de son vivant, mais rien ne le démontre.
(7) Une lettre d'un évêque de Liège à ce même pape, Lucius II, signale des hérétiques, anciens ennemis, qui, du mont Guimar, se sont répandus en France, et qui ont une organisation et une discipline ecclésiastiques constatées; mais il ne leur donne aucun nom particulier. (MARTENE et DURAND, et Veterum Scriptorum t. 1, col. 777.)
(8) Cette opinion est celle d'un historien piémontais catholique romain, qui n'est nullement ami des Vaudois ; nous voulons parler de M. Charles Botta, qui s'exprime ainsi dans son histoire remarquable d'Italie : « Les Vaudois ont été appelés ainsi, soit parce qu'ils habitaient dans les vallées, soit que Valdo, célèbre hérésiarque du XIIe siècle, leur ait communiqué son nom, après avoir embrassé leurs opinions. » L'anonyme, cité par Martène, parait avoir vu les choses comme nous, puisqu'il appelle notre chef de secte : Valdensis, le Vaudois.
(9) Lé sfortunate valli di Lucerna, Angrogna, S. Martino e Perosa, per la vicinanza della Francia c'ha collitalia, o per la proportione di montuosi siti che gli danno natural fortezza, sempre sono state soggette a varj flagelli di eretiche locuste, o d'infidi bruchi, rubigni o cavallette.
(10) M. Costa de Beauregard cite un fait extrait de Duboulay ( t. IV ), portant que la concubine d'un moine hérésiarque, fra Dolcino, ardent propagateur du manichéisme, dans le Biellais, le Novarrais et le Verceillais, au XIe siècle, passait pour sorcière, et que tous les deux furent démembrés, coupés en pièces et brûlés ( t. 1, p. 47. )
(11) Quel chrétien ne sait pas que le Fils de Dieu a été appelé samaritain par les Juifs, et qu'ils ont même dit de lui, qu'il était un démon, qu'il chassait le démon par le prince des démons.

CHAPITRE VIII.
LES VAUDOIS DU PIÉMONT AU XIIème SIÈCLE.

Coup-d'oeil en arrière. - Vaudois désignés sous le nom de montani. Témoignages d'Honorius, - d'Eberard de Béthune, de Giofredo, décret d'Otton IV. - Les pures doctrines conservées, Circonstance particulière aux Vallées Vaudoises. - Les comtes de Luserne, princes du Saint-Empire. - Armoiries communes. - Conclusion.

Après avoir rendu compte du mouvement religieux qui agita la France et d'autres contrées aux XIe et XIIe siècles, et qui, comme nous l'avons fait voir, partit vraisemblablement du sein des Alpes situées entre la France et l'Italie, nous devons rentrer dans les Vallées Vaudoises, pour reprendre le fil de leur histoire particulière, raconter leurs traditions et exposer l'état de leur Eglise.

Signalons d'abord quelques faits historiques.
Sans revenir sur les documents cités aux chapitres III et IV, documents qui constatent l'existence d'une Eglise prétendue hérétique, au sein des Alpes, dès le IVe siècle, nous rappellerons seulement au lecteur, qu'au commencement du XIIe siècle, et bien avant l'époque de Valdo, la chronique de Saint-Thron, en Belgique, écrite de 1108 à 1136, par l'abbé Radulphe, mentionne une contrée des Alpes comme souillée par une hérésie invétérée, et que Bruno d'Asti, vers l'an 1120, parle des Vaudois sans les désigner, il est vrai, par ce nom, mais avec des détails suffisants, surtout dans ce qu'il dit de leur tradition, pour qu'on les reconnaisse sans peine.
A ces témoignages, développés au chapitre IV, nous ajoutons les suivants.

Honorius prêtre d'Autun, au commencement du XIIe siècle, parle d'hérétiques qu'il nomme montani, ou montagnards, et, qu'il caractérise par ces seuls mots :

« Les hérétiques montagnards sont ainsi nommés des montagnes.
Dans des temps de persécution, ils se cachèrent dans les montagnes et se séparèrent du corps de l'Eglise. »

Eberard de Béthune, vers Pau 1160, s'exprime peu différemment sur le même sujet :

« On les appelle, dit-il, hérétiques montagnards, parce que, dans un temps de persécution, ils se cachèrent dans les montagnes, et pour cette cause, ils errèrent quant à la foi catholique. »
Et, quoique ce dernier auteur ne dise pas que les hérétiques qu'il a nommés Vallenses au chapitre XXV de son livre, et qu'il y a représentés comme des missionnaires venus d'une vallée de larmes, soient les mêmes que ceux qu'il appelle montani ou montagnards au chapitre XXVI, cependant rien ne s'y oppose; car Eberard, dans la longue liste qu'il y a dressée de toutes les sortes d'hérésies possibles, passe sous silence les Vallenses qu'il a cependant nommés plus haut, et ne cite que les montani. Cette omission des Vallenses ne se comprend qu'autant que les Vallenses sont les mêmes que l'une des classes d'hérétiques qu'il y nomme et dépeint : ce qui est très-vraisemblable, vu la ressemblance de signification des noms de montagnards et de Vallenses, c'est-à-dire habitants des vallées, et aussi vu l'analogie des détails qu'il donne sur les persécutions qu'ont souffertes les montagnards, et sur celles qui ont affligé les habitants de la vallée de douleur ou de larmes.

Ajoutez à cela que le nom de montani était donné à l'un des peuples de la Ligurie, établi dans les Alpes voisines des Vagiens (aujourd'hui les habitants du marquisat de Saluces) et limitrophes des Vallées Vaudoises. (Pour HONORIUS, voir Maxima Biblioth., P. P., t. XX, col. 1039. -Pour EBERARD, t. XXIV col. 1575 à 1577. - Montani, voir Geographia antiqua CELLARII, t. 1, p. 518; - ou PLINII Geog., cap. XX. )

Et qu'on ne s'étonne pas que, d'après cette dernière explication, la prétendue hérésie vaudoise se serait étendue plus au midi dans les montagnes de la Ligurie, tout comme nous avons vu, au chapitre IV, qu'elle s'étendait plus à l'orient, dans le Biellais et le Novarrais; car rien n'est plus certain. Qu'on se souvienne seulement de ce que nous avons dit de ses conquêtes dans l'Astesan, au Xè siècle. Nous aurons d'ailleurs l'occasion de prouver, par de nouveaux détails, cette extension de l'Eglise vaudoise au-delà des limites dans lesquelles elle est aujourd'hui resserrée.

Un ancien écrivain, Gioffredo, nous apprend que, l'hérésie vaudoise, qu'il fait à tort provenir de France, s'était déjà étendue, l'an 1198, non-seulement dans les vallées d'Angrogne, de Luserne et de Saint-Martin, du diocèse de Turin, mais dans la plaine.

« Non contents, dit-il, de rester enfouis dans les cavernes des montagnes, ils (les Vaudois) ont eu l'audace de semer la fausse doctrine dans les plaines du Piémont et de la Lombardie, établissant un centre dans Bagnolo, d'où l'on croit que quelques-uns d'entre eux ont pris la dénomination d'hérétiques de Bagnolo »

(Bagnolenses), comme en parle Rainier Sacco, vers l'an 1250. C'est pourquoi Jacques, évêque de Turin, désireux d'éloigner cette peste de son diocèse, organisa une persécution contre eux, après avoir obtenu, à cet effet, l'an 1198, un décret de l'empereur Otton IV, sur lequel nous reviendrons plus tard. (V. GIOFFREDO, Storia delle Alpi maritime, dans Monumenta historiae patriae.., t. III, p. 487; cit. SPONDANUS, ail 1198.)

Si l'on s'étonnait que la secte vaudoise, ou plutôt le résidu de l'Eglise fidèle, ait pu se maintenir jusqu'alors, sans grande persécution, dans l'ancien diocèse de Claude de Turin et ailleurs, malgré la tendance oppressive de l'Eglise romaine, nous rappellerions ce que nous avons dit, au chapitre IV, des agitations et des luttes politiques des Xe, et XIe siècles (1), durant lesquels l'attention des chefs de l'Eglise romaine fut détournée de dessus les restes épars de l'Eglise fidèle, préoccupés qu'ils étaient de leurs intérêts terrestres, des dangers et des avantages de leur position, comme princes séculiers.

Une cause générale qui favorisa aussi la conservation de divers noyaux de l'Eglise fidèle, c'est la puissance de vie inhérente au principe chrétien, et qui est telle qu'elle ne peut être altérée et dénaturée que bien à la longue, partout où elle a étendu ses racines.

A cette cause puissante s'en joignirent d'autres particulières. Ainsi, en premier lieu, les innovations, adoptées dans l'Eglise des papes, mirent bien du temps à se répandre, comme l'histoire le démontre, en ce qui concerne les images, la messe, la présence réelle, etc. En second lieu, pendant longtemps on se borna à miner sourdement les doctrines anciennes, à faire l'apologie des nouvelles et à réfuter ceux qui attaquaient les innovations. On peut citer, comme exemples de ce fait, les écrits de saint Jérôme contre Vigilance, de Jonas d'Orléans contre Claude de Turin, de Pascase Ratbert contre l'ancienne doctrine de l'Eucharistie, encore soutenue longtemps après par Bérenger de Tours, et d'autres, etc. En troisième lieu, on se contenta longtemps d'excommunier et d'anathématiser les hérétiques, ou ceux qu'on regarda comme tels. Les conciles en fournissent de nombreux exemples. Ensuite, on alla plus loin, l'on enferma dans des cloîtres et l'on soumit à une dure pénitence les opposants qualifiés. Mais ce ne fut guère qu'après, que le pouvoir des papes eut atteint sa plus haute période, depuis Grégoire VII (Hildebrand), qu'on vit, çà et là, des contredisants marquants périr de mort violente, être massacrés ou brûlés. Mais les persécutions organisées, telles que les croisades et l'horrible Inquisition, ne datent guère que d'Innocent III (2).

Il est donc facile de comprendre que, jusqu'alors, la fidélité et la vérité purent se maintenir, là surtout où les circonstances les favorisèrent.

C'est ici le lieu d'indiquer une circonstance d'une haute importance, qui sert puissamment à expliquer le fait de la conservation de la vérité évangélique, depuis Claude de Turin, dans le territoire occupé encore aujourd'hui par les Vaudois : c'est que, à l'époque la plus reculée de la féodalité, ces Vallées étaient gouvernées par un seigneur puissant, ne relevant que de l'empire, et imbu lui-même des doctrines vaudoises. Ce fait si important est consigné dans l'ouvrage déjà cité d'un auteur catholique, qui a pu mieux que personne s'assurer de la vérité qu'il nous fait connaître, M. le marquis Costa de Beauregard. Voici les paroles :

« Outre les comtés dérivant des grands marquisats, on ne peut douter qu'il n'y en eût d'autres créés très-anciennement par les empereurs en faveur des principaux barons de ce pays, et qu'il n'y eût de simples titres de comtes accordés à quelques seigneurs immédiats. Tels furent les comtes de Castellamonte, de Blandra, de Luserne et de Piossasque, auxquels l'histoire piémontaise donne cette qualification, dès le onzième et le douzième siècles. »

D'après ce témoignage, les comtes de Luserne, seigneur des Vallées (3), relevaient immédiatement de l'empire, et étaient par conséquent indépendants de tout prince voisin.
Et, pour peu que leur force ne fût pas inférieure à celles des comtes et marquis d'alentour, ils pouvaient dans leurs vallées, si faciles à défendre par leur position naturelle, protéger leurs vassaux contre toute agression étrangère. Le même auteur ajoute encore :

« On ne voit pas au reste que les princes d'Achaïe, demeurant si près d'eux (des Vaudois), les aient persécutés. On a même cru que quelques-uns des comtes de Luserne, vassaux immédiats de l'empire et principaux seigneurs de ces vallées, avaient partagé très-anciennement leur croyance (4). » (Mémoires historiques, etc., t. I, p. 64; - t. II, p. 51.)

A défaut d'autres documents historiques (3), les armoiries de la maison de Luserne suffisent, ce nous semble, à le prouver. Elles sont symboliques; elles figurent un flambeau (Lucerna), jetant une vive clarté au milieu des ténèbres. La devise qui les entoure est explicative (Lux lucet in tenebris): la lumière luit dans les ténèbres. Ces armoiries et cette devise, que les Vaudois des vallées aiment encore aujourd'hui à regarder comme les leurs attestent aussi, par leur signification symbolique, l'ancienneté de la vérité évangélique dans les vallées du Piémont. Elles attestent que, dès les temps où le nom de Lucerna fut donné à la plus considérable de ces vallées et à son comte, c'est-à-dire dès le Xe ou le XIe siècle, selon le témoignage du marquis Costa, bien longtemps avant Valdo, la lumière évangélique brillait dans les ténèbres, au milieu des superstitions romaines qui s'étaient étendues sur presque tous les royaumes de l'Occident.

Nous croyons donc avoir prouvé, aussi bien que le manque de documents plus précis le permet, que les Vaudois du Piémont ne sont point une secte qui doive son origine à Pierre Valdo, une apparition accidentelle au XIIe siècle, un mouvement religieux isolé, mais un rameau de l'Eglise primitive, préservé par un miracle éclatant, fleurissant à l'écart au milieu des débris qui ont recouvert le tronc qui l'a nourri, et qui ont froissé et desséché toutes les autres branches. L'Eglise des Vallées est une jeune enfant, échappée inaperçue au désastre qui priva sa mère de la vie, et qui vécut cachée dans des solitudes, dans des vallées et derrière d'âpres rochers, jusqu'au jour où elle attira involontairement les regards, tandis que ses soeurs, vêtues d'ornements magnifiques, oubliaient dans l'esclavage et la corruption le souvenir d'une mère fidèle et pieuse, et se privaient, par leur légèreté, leur mollesse et leurs vices, de l'héritage incorruptible que le Seigneur avait voulu leur assurer, par sa mort expiatoire.

Pour continuer à éclairer ce sujet, nous allons rapporter les traditions de l'Eglise vaudoise.

(1) Ces agitations et ces luttes durent être extrêmes en Piémont et en Lombardie, où, aux éléments de discordes existant entre les innombrables petites souverainetés, se joignirent les efforts d'une foule de villes libres, qui se formèrent pour se mettre à l'abri des vexations en les repoussant. (Mém. hist., parle Marquis COSTA DE BEAUREGARD, t. I, p. 67 à 75.)
(2) On peut, d'après cette observation, comprendre comment la puissance de Rome, fondée par l'esprit de mensonge sur un mensonge, a dû, pour se soutenir, en venir à ces excès de tyrannie et de cruauté barbare qui ont fait verser tant de sang innocent, depuis Innocent III jusqu'à Innocent XI, sous lequel eurent lieu la révocation de l'édit de Nantes et la dispersion des Vaudois vu 1685 et en 1686.
(3) Tout au moins de la vallée de Luserne.
(4) On se rappelle que les comtes de Montfort, dans l'Astesan, avaient été dans le même cas. (3) Un document qui existe assurément, intéresserait, à plus d'un égard, les Vaudois : c'est le traité d'après lequel les comtes de Luserne et marquis d'Angrogne se sont soumis à la maison de Savoie. Les conditions de cet acte sont sûrement favorables aux Vaudois. Ce sont ces franchises et ces libertés religieuses qu'ils ont réclamées de tout temps, mais en vain, du moins pour une grande partie.

CHAPITRE IX.
TRADITIONS DES VAUDOIS ATTESTANT LEUR ANCIENNETÉ

Tradition rappelée dans leurs requêtes à leurs souverains. - Celles consignées dans les écrits de leurs adversaires. - Faisceau des temps. - Honorius et Eberard. - Moneta. - Polichdorf. - Rainier qui les nomme léonistes. - Claude de Seyssel. - Tradition commune aux Vaudois de Bohème et d'ailleurs.

Les Vaudois ont une double tradition concernant leur origine, l'une plus générale, l'autre plus détaillée, et toutes deux très-précises.

Dans toutes les persécutions qu'ils ont éprouvées, dès le XVe siècle, et plus tard, lorsqu'ils ont dû réclamer à diverses fois auprès de leur souverain, les Vaudois ont toujours soutenu, comme précédemment, que la religion qu'ils suivaient s'était conservée de père en fils, et de génération en génération, depuis un temps immémorial : Da ogni tempo e de tempo immemoriale, disaient-ils dans leurs requêtes.

De plus, non-seulement les Vaudois du Piémont, mais tous ceux qui se sont réclamés de leur nom, en tous lieux, ont constamment soutenu qu'ils ont reçu leur voie ou croyance religieuse de Léon, confrère et contemporain de Sylvestre, évêque de Rome, sous l'empereur Constantin-le-Grand.

Cette tradition, sous cette seconde forme, plus précise que la première, s'appuie sur une base historique. Nous lisons, en effet, dans le Faisceau des temps :

« Les biens d'église que les prélats commencèrent à posséder environ ce temps-là (de Sylvestre et de Constantin) occasionnèrent souvent de grandes altercations entre les docteurs, les uns prétendant que c'était une chose juste et utile que l'Eglise eût en abondance des biens temporels et l'honneur terrestre, les autres soutenant le contraire. » Léon aurait été l'un de ces derniers et aurait préféré la liberté chrétienne avec la pauvreté, à un riche bénéfice, occasion possible de servitude et de relâchement. (V. Fasciculus temporum in PISTORIO, t. II, p. 47.)

Cette tradition est conforme à ce que Honorius d'Autun et Eberard de Béthune, au III ème siècle, nous disent des montani, c'est-à-dire selon nous des Vaudois :

« Que, dans des temps de persécution, ils se cachèrent dans les montagnes et se séparèrent du corps de l'Eglise ou errèrent quant à la foi catholique. »

Si l'on hésitait à voir une confirmation de la tradition dans cette citation, nous en appellerions à une autre du père Moneta, professeur à Bologne et inquisiteur, vers l'an 1244. Parlant des Vaudois, en qui il ne veut voir que des sectaires récents, cet auteur s'exprime comme suit :

« il est évident qu'ils tirent leur origine de Valdecius, citoyen de Lyon, qui commença cette oeuvre il n'y a pas plus de quatre-vingts ans, un peu plus ou un peu moins, ainsi donc ils ne sont pas les successeurs de l'Eglise primitive, ils ne sont donc pas l'Eglise de Dieu. Or, s'ils disent que leur voie fut antérieure à Valdo, qu'ils le montrent par quelque témoignage. » (Venerabilis P. MONETA, Catharos et Valdenses, lib. V, cap . 1, § 4; Romae, 1743.)
Par ce passage, nous voyons que si Moneta combat l'ancienneté de l'Eglise vaudoise, il témoigne cependant que les prétendus novateurs se regardaient comme les successeurs de l'Eglise primitive, comme de Dieu, et soutenaient par conséquent que leur voie était antérieure à Valdo. Celle citation prouve donc avec évidence que, vers l'an 1244, quatre-vingts ans au plus après Valdo, les Vaudois du Piémont se soulevaient contre l'origine récente qu'on prétendait leur assigner, et s'appuyaient sur leur descendance directe de l'Eglise primitive.

Un second inquisiteur, Pierre Polichdorf, allemand, selon les uns contemporain de Moneta, selon les autres postérieur d'un siècle, dit aussi :

« Que les hérétiques vaudois, ces enfants d'iniquité, prétendent faussement, auprès des simples, que leur secte a continué depuis le temps du pape Sylvestre, savoir, lorsque l'Eglise commença à posséder des biens, » (Max. Biblioth., P. P., t. XXV, in praefat., cap. I, p.278.)

L'inquisiteur Rainier Sacco, ardent adversaire des cathares vaudois, au milieu desquels il aurait passé quelques années, avant d'entrer dans l'ordre des frères prêcheurs ou dominicains, et qui écrivait vers l'an 1250, ne parle pas seulement de cette tradition, il donne en outre plusieurs renseignements sur la secte des léonistes. Après avoir dit que, de soixante-dix sectes qui se sont formées hors de l'Eglise, il n'en reste que quatre, parmi lesquelles celle des léonistes, il ajoute :

« De toutes ces sectes qui existent ou qui ont existé, il n'en est point d'aussi pernicieuse à l'Eglise que celle des léonistes, et cela pour trois raisons. La première, parce qu'elle est la plus ancienne, puisque selon quelques-uns elle s'est conservée depuis le temps de Sylvestre, selon d'autres depuis le temps des apôtres. La seconde raison, c'est qu'elle est la plus répandue; en effet, il n'est presque pas de pays où elle ne se trouve. La troisième raison est celle-ci, que, pendant que toutes les autres sectes inspirent l'horreur à ceux qui les entendent, par la grandeur de, leurs blasphèmes contre Dieu, celle des léonistes manifeste une grande apparence de piété, en ce que ceux qui en sont membres vivent justement devant les hommes, ont la vraie foi en Dieu, et qu'ils croient tous les articles du symbole. » (Max. Biblioth., P. P., t. XXV, cap. V et VI, p. 264 et suiv.)

Malgré la confusion intentionnelle ou involontaire que Rainier met quelquefois dans la désignation des sectes, en confondant ce qu'il devrait séparer, et en séparant ce qu'il devrait réunir, et quoique, dans ce cas particulier, il paraisse confondre les léonistes avec les pauvres de Lyon, il n' y a nul doute cependant que, dans ce qu'il vient de dire des léonistes, il n'ait en vue, non les disciples de Valdo, ou pauvres de Lyon (puisqu'il assigne aux léonistes une origine antérieure de bien des siècles à ceux-ci), mais les Vaudois que les catholiques romains de son temps affectaient déjà de confondre avec les pauvres de Lyon. Tout ce qu'il dit en effet des léonistes correspond parfaitement à ce que nous avons appris de l'histoire et de la tradition des Vaudois, et à ce que nous verrous bientôt de leur doctrine et de leur piété.

L'étymologie du nom de léonistes est aussi toute en faveur de la thèse, que nous soutenons; on ne saurait y voir une dérivation du nom de Lyon, tandis qu'on y en peut voir une toute naturelle de celui de Léon 1 à qui les Vaudois rattachaient leurs opinions religieuses.

La tradition que nous venons de rapporter sur l'origine des Vaudois est enfin confirmée par un archevêque de Turin, Claude de Seyssel, qui, dès 1517 à 1520, administra ce diocèse, dans lequel se trouvaient les Vallées Vaudoises, et qui a pu et dû avoir une connaissance exacte de leurs opinions. Mais, comme il ne fait que répéter ce qui nous est connu, en le traitant de fable et de conte, nous faisons grâce de cette citation à nos lecteurs. (V. R. P. Claudii SEYSSELII 1 archiep. Taurin., adversus errores et sectam Valdensium Tractatus, cap. 1.)

Cette tradition a aussi été recueillie dans les Églises évangéliques, filiales de celles des Vallées, en Bohème et en Moravie, par exemple (1).

Mais nous ne nous y arrêterons pas davantage. Il nous suffit d'en avoir bien établi la certitude. La valeur d'une telle tradition à laquelle les écrits des Vaudois font allusion (2), comme preuve en faveur de l'ancienneté, de l'Église vaudoise, paraîtra incontestable à tout coeur honnête et intelligent.

(1) Une telle tradition est rapportée dans l'écrit intitulé : Histoire des persécutions de l'Église de Bohème... de 894 à 1632.
(2) Il est entre autres fait allusion à cette tradition, au vers 409 de la Noble Leçon, en ces termes: « Que tous les papes qui furent de Sylvestre jusqu'à celui-ci. »


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